Souvenirs et mutations
Monday, November 16. 2009
La Mer
Yôko Ogawa
trad. du jap. par Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud 2009
(éd. jap. 2006)
148 p.
Yôko Ogawa
trad. du jap. par Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud 2009
(éd. jap. 2006)
148 p.
J'ai découvert l'oeuvre de Yôko Ogawa il y a des années avec La Piscine – Les Abeilles – La Grossesse, trois récits subtilement troublants, et depuis je mets un point d'honneur à collectionner ses textes parus en français – il faut dire que les couvertures judicieusement choisies et la qualité générale des livres de chez Actes Sud invitent à la récidive –, quitte à les garder ensuite au chaud pendant un moment avant de me plonger dedans. Car Ogawa crée des ambiances si particulières qu'il faut être de l'humeur adéquate – sans parler des conditions atmosphériques – pour pouvoir les apprécier à leur juste valeur. Son univers intimiste, peuplé de personnages souvent banals mais en équilibre instable, s'articule d'après ce que j'ai pu lire d'elle selon deux axes principaux: celui du malaise, dû entre autre au changement, au désir, à la maladie, la mort, la dégénérescence ou encore la prise de conscience et la transgression de règles ou de limites (personnelles, sociales), et celui du souvenir et de sa conservation ou perte, qu'il soit d'enfance, encore en construction ou qu'il prenne la forme du deuil ou de l'absence. De prime abord cela peut paraître morbide et déprimant mais tout l'art d'Ogawa consiste en un travail de funambule entre la symbolique de la destruction et celle du renouveau, l'exemple le plus frappant en étant certainement La Grossesse. Rien n'échappe à son regard, pas la moindre faiblesse ni la plus petite lâcheté ou trahison; elle détecte pour ainsi dire les grains dans l'engrenage du monde et de l'esprit de ses personnages, créant ainsi la base de son esthétique du malaise, que viennent renforcer des ambiances calmes, parfois irréelles. Si tourment il y a, il est intérieur, le personnage/narrateur, enfermé dans son esprit et son corps, en proie au doute, désir ou toute autre émotion, se trouvant toujours comme séparé par une fine membrane de ce monde ou de cet autre familier et pourtant si imperméable à toute tentative d'appréhension. C'est cette angoisse existentielle, présentée dans un style laconique, dans des récits d'une grande sobriété qui m'attire – et en attire certainement d'autres parmi vous – chez elle.
On retrouve ces thèmes et ambiances aussi dans La Mer, recueil de nouvelles sorti cette année en France (en 2006 au Japon), même si l'ensemble est de facture inégale. La première nouvelle, celle qui a donné son titre au recueil, est une bonne entrée en matière, nous rappelant grâce à cette histoire de mystérieux instrument de musique qu'ici prévaut le symbole, le sens investi dans l'objet, et que tout n'est pas à prendre au pied de la lettre. La seconde cependant, Voyage à Vienne, qui mêle certes la thématique du malaise à celle du souvenir, m'a semblé un peu trop facile. Il m'est malheureusement impossible de vous expliquer pourquoi sans en révéler la chute donc je me tais et vous invite à en juger par vous-mêmes. Je peux toutefois vous dire qu'elle raconte les tribulations d'une jeune femme en vacances à Vienne forcée par le hasard (et sa mauvaise conscience) à accompagner une dame âgée à la recherche d'un ancien amant mourant.
La quatrième et la cinquième, Le crochet argenté et Boîtes de pastilles, – oui, j'ai sauté la troisième, j'y reviendrai ensuite – sont pour le moins insignifiantes et gentillettes (il faut dire qu'elles sont très courtes, quelques pages seulement), à tel point que j'avais un peu l'impression de lire du Delerm... quoique Boîtes de pastilles possède tout de même un certain potentiel démoralisant indirect si l'on a en tête certaines scènes du Tombeau des lucioles d'Isao Takahata figurant ce même genre de boîte de pastilles.
Les deux textes les plus réussis du recueil sont sans aucun doute le troisième et le sixième, Le bureau de dactylographie japonaise Butterfly et Le camion de poussins. Le premier reprend le principe déjà exploré dans L'Annulaire d'une jeune femme débutant dans une petite entreprise dont elle apprend et découvre petit à petit les mécanismes les plus subtils. Ce qui ne semble être au début que le récit peu intéressant d'une dactylo qui, toute la journée, manipule des caractères d'imprimerie sur une machine complexe afin de taper des résultats de recherches médicales évolue vers un texte troublant et fortement érotique – tout est dans la suggestion – à partir du moment où elle découvre l'existence du „gardien des caractères“ dont elle ne percevra jamais que la main et la voix au travers de l'ouverture d'une vitre en verre dépoli. Cette nouvelle-là, mes chers amis, est une petite merveille. S'y mêlent l'organique et l'anorganique à travers l'usage de termes médicaux renvoyant à une réalité bien charnelle et de caractères en plomb ainsi que le concret et la métaphore, le signe et le sens. On y retrouve également les idées déjà mentionnées de limite et de trangression symbolisées par cette petite ouverture dans le verre, qui est bien sûr aussi une métaphore sexuelle, et de difficulté voire impossibilité à appréhender, investir l'autre, si ce n'est, peut-être, au travers du signe, illustrée par les projections de pensées de la narratrice sur le gardien et signifiée par le flou du verre dépoli et les caractères d'imprimerie. Quant au Camion de poussins qui relate la rencontre entre un vieux portier d'hôtel mal à l'aise avec les enfants et une petite fille devenue muette à la suite du décès de ses parents et qui se met à collectionner avec lui toutes sortes de dépouilles animales, de l'oeuf vidé à la mue de serpent, il se concentre sur la symbolique de la destruction et du renouveau et, tout comme la nouvelle précédente, en même temps sur la communication. Destruction et renouveau se retrouvent ainsi de façon évidente dans l'association d'un vieil homme et d'une enfant, mais aussi dans l'image des poussins du camion (je n'en dis pas plus, vous lirez ça vous-mêmes) et surtout, en association avec le thème de la communication et de sa difficulté, dans celle du langage perdu de la petite fille auquel se substitue un nouveau à base de silence et de formes, les mues, apparemment vides de contenu et trace d'un état passé mais en réalité signes pleins de sens pour l'homme et l'enfant.
La dernière nouvelle enfin, intitulée La Guide, est racontée du point de vue du jeune fils de celle-ci qui fait la rencontre d'un élégant vieil homme (là encore dichotomie jeunesse/vieillesse), ancien poète conservateur de souvenirs, lors d'une excursion menée par sa mère et à laquelle il n'était pas censé participer. A nouveau, la comparaison avec L'Annulaire s'impose puisqu'il s'agit ici aussi de catégorisation et de préservation de souvenirs, douleurs, émotions. Le ton de La Guide est cependant beaucoup plus léger et optimiste, sans le côté morbide et érotique de L'Annulaire. Le souvenir illustré ici est bon et sa préservation se fait encore plus abstraite et, me semble-t-il, moins douloureuse, problématique. C'est dommage, je trouve, car il manque à la plupart des textes de ce recueil, pourtant indéniablement de facture ogawaienne, la force, la trangression radicale – qui dit subtil ne dit pas forcément mou – de textes plus anciens comme ceux déjà mentionnés ici ou encore Tristes revanches et La petite pièce hexagonale (et probablement Hôtel Iris que je n'ai cependant pas encore lu). Est-ce dû au format extrêmement court de ces textes (de deux à une quarantaine de pages) qui ne permet pas à chaque fois d'installer complètement la sensation de malaise ou bien est-ce le signe d'une évolution dans l'oeuvre d'Ogawa vers plus d'optimisme (ou peut-être les deux)? J'ai vérifié les dates de publication au Japon – ne vous fiez pas aux françaises puisqu'elles ne respectent pas la chronologie originale – des oeuvres que j'ai lues et me suis rendue compte que cela couvrait dix ans, de 1988 à 1998, avec une majorité de textes (et une préférence pour ceux-ci) parus entre 1990 et 1998. Le seul roman d'Ogawa contemporain de La Mer, c'est-à-dire paru en 2006, disponible actuellement en français est La Marche de Mina (les autres datent de 2000 à 2003). Quelqu'un l'a-t-il lu qui pourrait corroborer (ou non) mes observations?
Pour finir, un mot sur la traduction. Je regrette que certaines expressions manquent parfois d'idiomatisme ou de simplicité en français – on sent par moment que c'est traduit –, d'autant plus que je ne crois pas avoir jamais remarqué cela avant et que c'est toujours Rose-Marie Makino-Fayolle qui se charge de traduire Yôko Ogawa en français. J'ai aussi été un peu perturbée par les „eeh“ d'hésitation très japonais dans les dialogues (j'ai beau n'avoir que des bases en japonais, je sais quand même ça) qu'on aurait pu aisément remplacer par un „euh“ plus français. Mais je chipote là et cela m'a peut-être dérangée justement parce que je sais que c'est très japonais (de l'inconvénient d'aimer les animes et le cinéma japonais).
On retrouve ces thèmes et ambiances aussi dans La Mer, recueil de nouvelles sorti cette année en France (en 2006 au Japon), même si l'ensemble est de facture inégale. La première nouvelle, celle qui a donné son titre au recueil, est une bonne entrée en matière, nous rappelant grâce à cette histoire de mystérieux instrument de musique qu'ici prévaut le symbole, le sens investi dans l'objet, et que tout n'est pas à prendre au pied de la lettre. La seconde cependant, Voyage à Vienne, qui mêle certes la thématique du malaise à celle du souvenir, m'a semblé un peu trop facile. Il m'est malheureusement impossible de vous expliquer pourquoi sans en révéler la chute donc je me tais et vous invite à en juger par vous-mêmes. Je peux toutefois vous dire qu'elle raconte les tribulations d'une jeune femme en vacances à Vienne forcée par le hasard (et sa mauvaise conscience) à accompagner une dame âgée à la recherche d'un ancien amant mourant.
La quatrième et la cinquième, Le crochet argenté et Boîtes de pastilles, – oui, j'ai sauté la troisième, j'y reviendrai ensuite – sont pour le moins insignifiantes et gentillettes (il faut dire qu'elles sont très courtes, quelques pages seulement), à tel point que j'avais un peu l'impression de lire du Delerm... quoique Boîtes de pastilles possède tout de même un certain potentiel démoralisant indirect si l'on a en tête certaines scènes du Tombeau des lucioles d'Isao Takahata figurant ce même genre de boîte de pastilles.
Les deux textes les plus réussis du recueil sont sans aucun doute le troisième et le sixième, Le bureau de dactylographie japonaise Butterfly et Le camion de poussins. Le premier reprend le principe déjà exploré dans L'Annulaire d'une jeune femme débutant dans une petite entreprise dont elle apprend et découvre petit à petit les mécanismes les plus subtils. Ce qui ne semble être au début que le récit peu intéressant d'une dactylo qui, toute la journée, manipule des caractères d'imprimerie sur une machine complexe afin de taper des résultats de recherches médicales évolue vers un texte troublant et fortement érotique – tout est dans la suggestion – à partir du moment où elle découvre l'existence du „gardien des caractères“ dont elle ne percevra jamais que la main et la voix au travers de l'ouverture d'une vitre en verre dépoli. Cette nouvelle-là, mes chers amis, est une petite merveille. S'y mêlent l'organique et l'anorganique à travers l'usage de termes médicaux renvoyant à une réalité bien charnelle et de caractères en plomb ainsi que le concret et la métaphore, le signe et le sens. On y retrouve également les idées déjà mentionnées de limite et de trangression symbolisées par cette petite ouverture dans le verre, qui est bien sûr aussi une métaphore sexuelle, et de difficulté voire impossibilité à appréhender, investir l'autre, si ce n'est, peut-être, au travers du signe, illustrée par les projections de pensées de la narratrice sur le gardien et signifiée par le flou du verre dépoli et les caractères d'imprimerie. Quant au Camion de poussins qui relate la rencontre entre un vieux portier d'hôtel mal à l'aise avec les enfants et une petite fille devenue muette à la suite du décès de ses parents et qui se met à collectionner avec lui toutes sortes de dépouilles animales, de l'oeuf vidé à la mue de serpent, il se concentre sur la symbolique de la destruction et du renouveau et, tout comme la nouvelle précédente, en même temps sur la communication. Destruction et renouveau se retrouvent ainsi de façon évidente dans l'association d'un vieil homme et d'une enfant, mais aussi dans l'image des poussins du camion (je n'en dis pas plus, vous lirez ça vous-mêmes) et surtout, en association avec le thème de la communication et de sa difficulté, dans celle du langage perdu de la petite fille auquel se substitue un nouveau à base de silence et de formes, les mues, apparemment vides de contenu et trace d'un état passé mais en réalité signes pleins de sens pour l'homme et l'enfant.
La dernière nouvelle enfin, intitulée La Guide, est racontée du point de vue du jeune fils de celle-ci qui fait la rencontre d'un élégant vieil homme (là encore dichotomie jeunesse/vieillesse), ancien poète conservateur de souvenirs, lors d'une excursion menée par sa mère et à laquelle il n'était pas censé participer. A nouveau, la comparaison avec L'Annulaire s'impose puisqu'il s'agit ici aussi de catégorisation et de préservation de souvenirs, douleurs, émotions. Le ton de La Guide est cependant beaucoup plus léger et optimiste, sans le côté morbide et érotique de L'Annulaire. Le souvenir illustré ici est bon et sa préservation se fait encore plus abstraite et, me semble-t-il, moins douloureuse, problématique. C'est dommage, je trouve, car il manque à la plupart des textes de ce recueil, pourtant indéniablement de facture ogawaienne, la force, la trangression radicale – qui dit subtil ne dit pas forcément mou – de textes plus anciens comme ceux déjà mentionnés ici ou encore Tristes revanches et La petite pièce hexagonale (et probablement Hôtel Iris que je n'ai cependant pas encore lu). Est-ce dû au format extrêmement court de ces textes (de deux à une quarantaine de pages) qui ne permet pas à chaque fois d'installer complètement la sensation de malaise ou bien est-ce le signe d'une évolution dans l'oeuvre d'Ogawa vers plus d'optimisme (ou peut-être les deux)? J'ai vérifié les dates de publication au Japon – ne vous fiez pas aux françaises puisqu'elles ne respectent pas la chronologie originale – des oeuvres que j'ai lues et me suis rendue compte que cela couvrait dix ans, de 1988 à 1998, avec une majorité de textes (et une préférence pour ceux-ci) parus entre 1990 et 1998. Le seul roman d'Ogawa contemporain de La Mer, c'est-à-dire paru en 2006, disponible actuellement en français est La Marche de Mina (les autres datent de 2000 à 2003). Quelqu'un l'a-t-il lu qui pourrait corroborer (ou non) mes observations?
Pour finir, un mot sur la traduction. Je regrette que certaines expressions manquent parfois d'idiomatisme ou de simplicité en français – on sent par moment que c'est traduit –, d'autant plus que je ne crois pas avoir jamais remarqué cela avant et que c'est toujours Rose-Marie Makino-Fayolle qui se charge de traduire Yôko Ogawa en français. J'ai aussi été un peu perturbée par les „eeh“ d'hésitation très japonais dans les dialogues (j'ai beau n'avoir que des bases en japonais, je sais quand même ça) qu'on aurait pu aisément remplacer par un „euh“ plus français. Mais je chipote là et cela m'a peut-être dérangée justement parce que je sais que c'est très japonais (de l'inconvénient d'aimer les animes et le cinéma japonais).
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Je vais voir si je peux trouver ça pas trop hors de prix...