Saperlipopette, quel chouette roman !

Vendredi, 15 janvier 2010



La Traversée du continent
Michel Tremblay
Leméac/ Actes Sud 2007
288 p.


Après avoir un temps traîné mes guêtres du côté des recueils de nouvelles (voir ici et , mais je devrais encore publier un billet de cette période-là), j'ai fini par me remettre à la lecture de romans. Je jetai donc, vers la fin de l'automne, mon dévolu sur un polar historique suédois de Carina Burman, type d'ouvrage peu présent dans ma bibliothèque mais auquel il m'arrive parfois de vouloir donner une chance. Infructueuse lubie quelle celle-là ! Lecture interrompue au tiers pour cause de platitude, ennui profond et absence de toute trace de crime ou d'enquête. Mais j'en reparlerai dans un prochain billet, afin de revenir en douceur à l'écriture en suédois – pas de panique, je penserai à faire un billet bilingue. Pour me remettre de ces déboires, je décidai de prendre le large et me rendis donc par voie littéraire au Canada avec La Traversée du continent de Michel Tremblay. Grand bien m'en prit car il s'agit de l'excellent premier tome d'une saga familiale fort prometteuse, La Diaspora des Desrosiers.

La Traversée du continent revient sur l'enfance de Rhéauna dite Nana, l'héroïne de l'un des deux autres grands cycles romanesques de Michel Tremblay, Chroniques du Plateau Mont-Royal (publié entre 1978 et 1997 ; l'autre cycle étant Le gay savoir). L'action se passe en 1913 et Rhéauna vit avec ses soeurs cadettes, Béa et Alice, chez leurs grands-parents, Joséphine et Méo, dans une petite communauté francophone de la Saskatchewan. Bien que vivant séparées de leur mère, Maria, partie travailler dans une usine du Rhode Island, à l'autre bout du continent, et n'ayant pas la possibilité de les élever seule, les trois gamines coulent des jours heureux faits de petites et de grandes découvertes, de légendes et de gourmandise. Jusqu'au jour où Rhéauna apprend que sa mère, entre-temps installée à Montréal, la rappelle à elle et que cela avait été prévu depuis le début même si, bien sûr, autant les enfants que les grands-parents se sont habitués avec les ans à cette vie de famille „temporaire“, la plus jeune des soeurs n'ayant même pas de souvenirs de sa mère et Joséphine et Méo espérant que le jour de la séparation n'arriverait jamais. Mais la réalité étant ce qu'elle est, Rhéauna se retrouve du haut de ses dix ans à traverser les deux-tiers du Canada – seule – en train pour revoir cette mère tant aimée tout en sachant qu'elle quitte ses grands-parents, tant aimés eux aussi, probablement pour toujours. Son voyage de plusieurs jours prend, à travers les trois rêves qui l'entrecoupent et les rencontres fortuites ou non – Rhéauna fait trois escales à Regina, Winnipeg et Ottawa chez ses tantes Régina et Bebette et sa cousine Ti-Lou – qui l'accompagnent, un caractère initiatique certain.

Je suis en général assez prudente avec les récits d'enfance qui courent souvent le risque d'allier banalité du propos à la niaiserie du ton, deux écueils que Michel Tremblay évite cependant soigneusement. En effet, rien que le choc quasi culturel inhérent à la rencontre d'une petite fille élevée dans un milieu rural et modeste – mais pas pauvre – au début du 20e siècle et d'habitants des grandes villes, elles-mêmes si impressionnantes par leur modernité, aux habitudes bien différentes des siennes excluait d'emblée une bonne part de cette banalité tant redoutée de votre chère blogueuse. Et comme Michel Tremblay, en bon romancier qu'il est, a su donner à son récit un véritable souffle romanesque doublé d'une bonne portion d'humour, évitant ainsi également de tomber dans le trop larmoyant, mes craintes se sont bien vite évaporées. Quant à une possible niaiserie dans le ton elle est ici, pour mon plus grand bonheur, totalement absente. Plutôt que de vouloir à tout prix faire raconter à Rhéauna sa propre histoire dans un style pseudo-enfantin, faussement simpliste et absolument insupportable comme le font me semble-t-il de plus en plus d'écrivains mal inspirés, il a fait le choix judicieux d'un récit „classique“ à la troisième personne par un narrateur omniscient lui permettant de rendre sur un mode nuancé et très juste des émotions complexes sur lesquelles Rhéauna n'arrive pas forcément à mettre de mots. Et c'est d'ailleurs dans une langue merveilleuse, haute en couleurs, qu'il nous livre ce texte, exploitant habilement, en homme de théâtre accompli qu'il est également, différents registres de langage et autres particularités syntaxiques et sémantiques selon qu'il s'agit d'un passage narratif – en français standard – ou de dialogues – en joual. Il y a chez lui une sorte de rapport ludique à la langue reflété entre autres par la passion que Nana voue aux mots, surtout aux nouveaux dont elle ne connaît pas la signification mais dont elle ressent instinctivement la connotation et qu'elle se répète plusieurs fois s'ils lui plaisent, juste pour le son. Et comme les variantes du français parlées au Québec et par les communautés francophones du reste du Canada recèlent des mots fascinants, j'ai fait la même chose en lisant, à la différence qu'après une analyse lexico-syntaxique plus ou moins longue je les comprenais effectivement.

Au-delà de simples questions de style, l'écriture de Michel Tremblay est généreuse en ce sens qu'il présente toujours les deux faces, celle publique et celle plus secrète, de ses personnages et des situations dans lesquels il les place. Et quels personnages ! C'est toute une galerie de portraits vivants et attachants bien que pas forcément révolutionnaires qu'il dresse là. Entre ces gamines abordant le monde avec un mélange savoureux d'innocence et d'intuition du réel, principalement Rhéauna, tiraillée entre deux loyautés, la tante Régina acariâtre, la tante Bebette dont les „saperlipopettes“ retentissants feraient pâlir de jalousie toute cantatrice wagnérienne et le Capitaine Haddock, la cousine Ti-Lou devenue fille de joie dans un acte de révolte contre un père tyrannique, cette mère mystérieuse et absente et pourtant présente en filigrane tout au long du récit ou encore ce troublant jeune homme rencontré dans le train, il y en a vraiment pour tous les goûts.

Je vous recommande donc chaudement ce roman dont la suite, La Traversée de la ville, m'attend déjà sagement – en excellente compagnie internationale – au milieu de l'une de mes piles. Et pour le plaisir, voici un extrait fort sympatique au sujet du fameux „saperlipopette“ de la grand-tante Bebette:

„Bebette n'a jamais sacré de sa vie, elle n'en a jamais eu besoin : il suffit qu'elle ouvre la bouche, qu'elle lance son tonitruant SAPERLIPOPETTE pour que tout s'arrête, les gens d'agir et le monde de tourner. Elle le crie avec un tel aplomb, une inflexion de la voix si intense, que jamais un sacre venu du Québec – ni tabarnac, ni câlice, ni sacrament, ni même crisse de câlice de tabarnac de sacrament – ne pourrait l'égaler. C'est un coup de tonnerre qui frappe en plein front et qui vous laisse paralysé et impuissant. Et tremblant de peur.“ (p. 147)

Ahhh, j'adore !

L'avis enthousiaste de Papillon et celui un peu plus réservé de Catherine.

La Traversée du continent est publié chez Leméac/Actes Sud.





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Commentaires


    #1 Mo sur 01/17/10 à 03:40
    J'ai le premier volume des Chroniques du Plateau Mont-Royal depuis environ deux ans (trois?)... J'avais beaucoup aimé Bonbons assortis et Un ange avec des ailes de tôles (ma rencontre par hasard avec Tremblay), recueils de récits sur sa découverte de la lecture et son enfance. Je crois que les Chroniques doivent beaucoup à son histoire familiale; en tous cas Nana est le double littéraire de sa mère, si je ne m'abuse.
    #1.1 Niessu sur 01/19/10 à 11:38
    Oui, les Chroniques sont inspirées de son histoire familiale. Actes Sud en a publié l'intégrale en un volume dans sa collection Thesaurus il y a quelques années, peut-être me laisserai-je un jour tenter (j'ai déjà trop de choses à lire, c'est terrible... je suis en train de cataloguer minutieusement ma collection et l'ampleur du désastre est tout bonnement sidérante). En même temps, c'est toujours rassurant de découvrir un nouvel auteur à l'oeuvre très fournie que l'on apprécie... sait-on jamais, une pénurie soudaine de livres à lire... comment ça, je me contredis ? :-P
    #2 Karine:) sur 01/19/10 à 05:17
    J'ai lu très peu de romans de Tremblay... mais j'adore son théâtre! Cette série est l'une de celle que je lirai certainement!
    #2.1 Niessu sur 01/19/10 à 11:41
    Son théâtre doit être chouette, en effet. Dans une interview, il disait qu'il concevait ses dialogues de romans comme ceux de ses pièces :-).

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