Vies factices

Jeudi, 10 juin 2010


Ida
Irène Némirovksy
Gallimard 2007 (1934)
119 p.

N'ayant jamais rien lu d'Irène Némirovsky et n'étant a priori qu'à moitié intéressée par cette auteure – mais tout de même un peu curieuse –, ce petit Folio 2 € comprenant deux nouvelles extraites du recueil Films parlés me semblait tout indiqué comme première tentative.
Ida met en scène une vedette viellissante du music-hall, accro à la gloire et luttant désespérément contre les signes de lassitude de son corps et du public. On assiste ainsi, dans une débauche de détails et d'artifices de tout genre, de la claque aux plumes en passant par les crèmes rajeunissantes, au combat à mort de cette étrangère, fille de rien, qui ne se sent à sa place que sur scène, face au public.
Dans un tout autre registre, La Comédie bourgeoise esquisse dans une grande économie de moyens les contours de la vie morne de Madeleine, jeune fille issue de la bourgeoisie provinciale du Nord, depuis la fin de son adolescence jusqu'à son rôle de grand-mère.

D'un côté le clinquant et l'agitation des spectacles, de l'autre la monotonie et la sobriété de la province. Vous l'aurez compris, le contraste entre ces deux études de milieu n'aurait pu être plus grand, surtout qu'il ne se situe pas qu'au niveau du sujet abordé mais bien aussi dans la manière dont Irène Némirovsky le traite. Autant le premier récit d'une période assez courte est lent, bourré de répétitions, autant le second couvrant presque toute une vie est précipité, elliptique au point de faire penser à un synopsis ou à un film passé en accéléré – cf. le titre du recueil dont sont tirés les deux nouvelles. A ce contraste narratif s'ajoute par ailleurs une nette opposition dans la trame sémantique des deux textes: dans Ida tout se joue sur un axe vertical, celui du succès et de la chute dans l'oubli symbolisé par l'escalier d'or qu'Ida descend majestueusement à chaque spectacle. Tandis que dans La Comédie bourgeoise c'est l'axe horizontal du maintien d'un statut dèjà assez élévé qui prévaut, signifié par la route que Madeleine emprunte depuis son enfance et sur laquelle elle mènera également ses enfants et petits enfants. Mais, au-delà des différences de milieu et de choix narratifs, ce qui oppose réellement Ida et Madeleine en tant que personnages c'est le fait que l'une aimerait arrêter le temps afin que sa gloire se répète et se perpétue à l'infini alors que l'on décèle chez la seconde un désir de changement, de rupture. Dans les deux cas cependant il s'agit de ne pas perdre le cap, de rester bien au centre, qu'on le veuille ou non. Ida et Madeleine sont toutes les deux, tout au plus à différents degrés d'évidence, prises au piège dans des microcosmes sans pitié où seules les apparences comptent.

Je reconnais à Irène Némirovsky une certaine facilité à rendre les ambiances mais son style caractérisé par la juxtaposition de propositons et d'attributs m'a vite agacée. Passe encore dans le cadre d'une nouvelle mais pour un texte plus long je préfère un style plus ample. J'avoue aussi avoir eu du mal à m'intéresser à ses personnages voire même, surtout dans le cas de Madeleine, à les considérer comme des individus. A force de voir défiler sa vie à toute vitesse et de façon si superficielle, son destin de bourgeoise de province empétrée dans l'ennui et les conventions d'un mariage sans amour semble malheureusement très générique. Qu'elle s'appelle Madeleine ou Marie ou autre chose, qu'elle habite dans le Nord ou ailleurs, peut importe au fond. C'est un personnage type. Sans être réellement mauvais, ces deux nouvelles m'ont donné l'impression d'être inachevées ou pas assez travaillées. Peut-être serait-ce vraiment une bonne idée de les adapter pour le cinéma, histoire de donner du corps à ces personnages.

L'avis plus enthousiaste de Lou.




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Commentaires


    #1 Mo sur 06/13/10 à 07:25
    J'avais été très impressionnée par "Suite française", mais c'était au moins autant par la lucidité et l'analyse à chaud de cette France des années 40-43 que par le style (que tu me remets vaguement en tête). Je ne me souviens même plus de l'hsitoire - je crois que c'était plutôt une chronique, en deux parties assez différentes...
    Et j'ai vu une adaptation télé du "Bal", qui m'a suffisamment marquée pour que je m'en souvienne encore plus de 15 ans après - mais je ne l'ai pas lu depuis. C'était cruel.
    #1.1 Niessu sur 06/13/10 à 09:32
    Je n'ai entendu que du bien de "Suite française" et pourtant il ne me tente pas plus que ça. Si en plus c'est écrit dans le même style que ces deux nouvelles je pense que je vais m'abstenir de le lire... comme le reste de l'œuvre de Némirovsky, du moins pour l'instant.

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