Le désir et le doute

Vendredi, 6 août 2010


Anna Karénine
Léon Tolstoï
Gallimard 1994 (1952)
Trad. du russe par Henri Mongault
(éd. orig. russe 1877)
928 p.

Anna Karénine a attendu très longtemps que je la sorte des rayons de ma bibliothèque (15 ans), la lecture en fut longue (un gros mois), sans pour autant être laborieuse, et la critique difficile à élaborer. Un roman de la lenteur donc, mais une lenteur nécessaire et librement consentie.

Anna a épousé un homme plus âgé qu'elle, ennuyeux, insensible et qu'elle aime pas. Elle s'éprend de Vronski, un jeune officier libertin, quitte tout pour lui, sacrifie sa relation avec son fils chéri et son statut social pour cet amour fou. Mais le bonheur initial ne dure pas, les contraintes de la réalité, la cruauté de la haute société, les doutes et la jalousie s'acharnent à défaire ce couple, jusqu'au drame final.

Si vous m'aviez demandé ce que je savais d'Anna Karénine ou à quoi je m'attendais avant de le lire, voilà en gros ce que j'aurais répondu. Or ce n'est qu'une partie infime du propos de ce roman qui suit bien deux personnages principaux dans leur recherche d'absolu et non un seul : Anna et son amour adultère, donc, et Levine, tourmenté par son indécision envers la religion et la vie. S'ajoute en outre une kyrielle de personnages secondaires dont les préoccupations et péripéties viennent contraster ou faire écho à la situation d'Anna ainsi qu'à celle de Levine. Cette toile de correspondances complexes est sans doute l'une des charactéristiques les plus marquantes du roman. Tolstoï évite soigneusement les oppositions binaires en bloc pourtant si tentantes et si faciles dès que l'on s'attaque aux différences entre hommes et femmes, riches et pauvres, ville et campagne, science et religion. Ainsi les aventures de Stiva, le frère d'Anna, et le désarroi de sa femme Dolly face à cette situation viennent-ils nuancer et préciser le portrait d'Anna et de ses relations avec Vronski, tandis que le tempérament de ses frères, très différent du sien, ou encore les piques de son ami Stiva forcent Levine à questionner sans cesse les conclusions auxquelles il pensait être arrivé dans son rapport à la vie, la religion et la science.

Et cette subtilité se retrouve à plusieurs niveaux : la ville n'est pas simplement la ville puisqu'il existe un gouffre social entre Moscou et Saint Pétersbourg, tout comme l'expérience de la vie à la campagne est bien différente selon que l'on est propriétaire terrien, noble en villégiature ou ouvrier agricole. De même que le questionnement religieux de Kitty n'a rien à voir avec celui de Levine, son futur époux. Et vraiment, ce n'est là que le début d'une très longue liste. Il en résulte un incroyable dynamisme psychologique, une véritable étude de la condition humaine (qui d'ailleurs n'est pas sans rappeler les stades de la philosophie de Kierkegaard ; fin du cours de philo, promis) mêlant destins individuels et portrait lucide des transformations d'une société.

Ce qui frappe chez Tolstoï, c'est la modernité de ses questionnements. Ainsi l'esprit scientifique et rationnel de Levine empêche-t-il celui-ci de croire en Dieu, ou même d'ailleurs de s'intéresser à la vie mondaine. Il est en quête de sens réel, au-delà des conventions et de ce à quoi la société accorde de l'importance. Mais comme ni l'engagement politique, ni la religion ne peuvent le satisfaire – même la science n'est pas toujours assez –, Levine souffre, envisage le suicide, se ravise. C'est une espèce de mystique – il est sensible à l'aura des églises par ex. – athée que le doute ne lâchera jamais et en cela pour moi le personnage le plus intéressant du roman – et le double fictif de Tolstoï. Sa quête est universelle, contrairement aux préoccupations d'Anna qui, pour révolutionnaire que soit son personnage, restent d'ordre individuel. C'est en effet avec une société concrète et particulière, donc avec des lois arbitraires, que celle-ci est aux prises, et non, comme Levine, avec un questionnement métaphysique. Cela ne signifie bien sûr pas que son combat, ses doutes ont moins de valeur que ceux de Levine. Toutefois il faut bien noter que Tolstoï ne remet pas en cause l'association classique de l'homme avec le monde et de la femme avec la sphère privée et les relations sociales. Le fait qu'Anna semble à un moment tenter une incursion dans un domaine masculin, celui de l'architecture, pour lequel elle se passionne sous l'influence de Vronski n'y change rien puisque les raisons qui la poussent à s'y intéresser sont elles aussi caractéristiques de cette vision de la femme : elle le fait pour plaire à son amant et le seconder dans ses travaux, et non pour elle-même – ce qui serait déjà un signe d'émancipation – ou pour apporter quelque chose au monde.

Si le récit de l'aldutère d'Anna, que Tolstoï ne condamne pas, illustre une évolution douloureuse mais réelle des mœurs (tous ne sont pas contre elle), les limites de cette émancipation sont flagrantes et profondément ancrées dans l'esprit d'Anna. On comprend donc parfaitement que cette femme pourtant intelligente et courageuse devienne peu à peu odieuse et jalouse dès que son amant ne lui accorde plus toute son attention – il a tout bêtement une vie, des engagements à respecter. S'il la quitte il ne lui reste plus rien. J'ai en revanche beaucoup plus de mal à comprendre comment Anna a pu tomber à ce point amoureuse de Vronski ; si je lui reconnais volontiers une évolution très positive dans la dernière partie du roman, il a tout de même passé une bonne partie du texte à jouer les bellâtres insignifiants et lâches. Elle aurait mérité mieux.

Mais que la lectrice/le lecteur s'amourache ou non d'Anna et/ou de Vronski (ou pourquoi pas de Levine), Anna Karénine mérite entièrement son rang de chef-d'œuvre de la littérature mondiale. Ecrit dans un style désarmant de fluidité et d'intelligibilité, c'est un roman subtil et prenant de bout en bout dont j'ai eu tort de repousser si longtemps la lecture.

Anna Karénine est disponible en français chez Gallimard (entre autres), collection folio classique.

Les avis de Magda, Bladelor et Keisha.







Rétroliens


Rétrolien spécifique pour ce billet
    Pas de rétroliens

Commentaires


    #1 Mo sur 08/08/10 à 12:14
    J'aime vraiment beaucoup la nouvelle déco, plus lumineuse et aérée!
    Et puis Anna, Anna, quoi. Comme les objets laqués: une couche, puis une couche, puis une autre, encore une... Et cette profondeur limpide.
    Vraiment contente que tu aies été conquise!
    #1.1 Niessu sur 08/08/10 à 01:02
    Merci :-). Je finissais effectivement par me sentir un peu à l'étroit dans l'ancienne déco et puis le blanc contraste mieux avec le noir du blog photo.

    Tolstoï est vraiment un cas flagrant de fausse simplicité : tout coule de source, paraît évident, mais dès que tu veux en dire un peu plus que juste "j'ai aimé" tu te rends compte à quel point son roman est complexe. Je suis d'ailleurs encore frustrée d'en avoir dit aussi peu (fichue déformation professionnelle) mais une analyse plus détaillée aurait été carrément indigeste sous forme de billet.
    #2 amanda sur 08/08/10 à 07:33
    Anna (si je puis me permettre cette familiarité) part avec moi en vacances, je n'ai donc que survolé ton billet :-)
    Et j'aime bcp la sobriété de ton nouveau "décor" :-)
    #2.1 Niessu sur 08/08/10 à 07:38
    Merci :-). Bonnes vacances avec Anna alors. J'espère que tu nous en donneras des nouvelles à ton retour ;-).
    #3 Skuld sur 08/09/10 à 02:49
    Hej. Comme le hasard fait bien les choses, j'ai acheté le roman ce samedi ;-) J'ai eu envie de le lire après avoir lu Effi Briest de Fontane, et on dirait que la comparaison va être intéressante (Effi est "finie" quand son infidélité est découverte). Dans la même veine, est-ce que tu connais Tess d'Uberville de Th.Hardy ? J'aime beaucoup le roman mais j'ai détesté un des personnages (non, pas Tess).
    Et je plussoie pour la déco :-)
    #3.1 Niessu sur 08/10/10 à 09:10
    Héhé les grands esprits se rencontrent et Tolstoï semble être à la mode en ce moment (du moins sur les blogs). D'ailleurs je me suis acheté le premier volume de Guerre et Paix en France (je vais essayer de le commencer avant la fin de la décennie...). J'avais beaucoup aimé Effi Briest aussi (par contre Madame Bovary m'a ennuyée à mourir), mais Anna Karénine est assez différent (Anna est plus âgée, déjà, et puis le roman est beaucoup plus dense qu'Effi Briest - beaucoup plus long aussi). J'espère qu'Anna te plaira :-). Je connais Tess d'Uberville de nom mais je ne l'ai pas lu (j'ai d'énormes lacunes en classiques anglais...). Merci pour la déco :-).
    #4 ogressedeparis sur 12/26/10 à 03:46
    parfaitement d'accord avec ton analyse de ce chef d'œuvre

Ajouter un commentaire

Marquer un texte en gras: *mot*, souligner un texte: _mot_.
Les smilies standard comme :-) et ;-) sont convertis en images.

Pour éviter le spam par des robits automatisés (spambots), merci d'entrer les caractères que vous voyez dans l'image ci-dessous dans le champ de fomulaire prévu à cet effet. Assurez-vous que votre navigateur gère et accepte les cookies, sinon votre commentaire ne pourra pas être enregistré.
CAPTCHA