Lady Oscar au Québec

Samedi, 14 août 2010


La petite et le vieux
Marie-Renée Lavoie
XYZ 2010
238 p.

Décidément les Québécois(e)s sont très fort(e)s en littérature. Après avoir été enchantée par ma découverte de Michel Tremblay et de Nicolas Dickner (euhh, critique à venir, un jour) je me suis lancée dans le premier roman de Marie-Renée Lavoie, dont j'avais entendu l'interview dans la super émission littéraire de Radio Canada, Vous m'en lirez tant (vive la baladodiffusion/le podcast!). En l'entendant dire que l'héroïne de La petite et le vieux est une gamine de huit ans (au début du récit) qui, refusant d'être une fille (parce que c'est trop faible une fille, croit-elle), se fait appeler Joe au lieu d'Hélène en hommage aux Quatre filles du docteur March et se prend pour Lady Oscar, son héroïne préférée, j'ai tout de suite dressé l'oreille et pris note du titre. Un roman québécois rendant gloire à la vaillance et au romantisme animés nippons des années 70-80 – et de manière plus générale aux héros de fiction en tant que modèles et compagnons de route –, pas de doute possible : c'est pour moi !! Bon, j'avoue, l'import de littérature québécoise coûtant un bras, je me suis quand même dit un court instant que je ne devais pas avoir toute ma tête. Fort heureusement, la lecture de La petite et le vieux m'a vite rassurée sur l'état de ma santé mentale, car c'est un livre JU-BI-LA-TOI-RE ! Rien de moins. Et pour ceux d'entre vous qui se demanderaient qui peut bien être Lady Oscar, sachez qu'il s'agit d'une jeune aristocrate que son père a élévée comme un garçon et qui se retrouve capitaine de la garde rapprochée de Marie-Antoinette. Ajoutez à l'aspect divinement queer de cette histoire les tourments et dilemmes moraux de la Révolution française, une amitié ambiguë avec André, un jeune homme issu du peuple, le Comte Fersen, de grands et beaux sentiments, de longs cheveux et d'amples capes flottant au vent et vous obtenez une série japonaise mythique – que je n'ai même pas eu le droit de regarder quand j'étais enfant... la vie est injuste. Mais revenons à nos moutons :

Joe est donc une petite fille de huit ans – mais elle se fait passer pour plus âgée – particulièrement exaltée et avide d'héroïsme qui vit dans le quartier de Limoilou à Québec avec une mère dont l'autorité ferait pâlir un général, un père que son travail de prof désespère et trois sœurs aux caractères bien différents du sien. A Limoilou fut mis en place dans les années 70 un nouveau système de désinstitutionnalisation des malades mentaux inoffensifs, si bien que Joe compte parmi ses voisins hauts en couleur quelques-uns de ceux qu'elle appelle affectueusement „les fous“. Un jour, le voisinage s'enrichit d'un nouvel arrivant, Roger, un vieil ours bourru aux jurons copieux et invraisemblables, dont Joe deviendra, après quelques réticences, l'amie. La petite et le vieux est le récit de cette amitié et du quotidien, sur plusieurs années, de cette famille et de ce quartier à travers les yeux de Joe. S'il n'y a pas vraiment d'intrigue, il est cependant impossible d'en trouver la lecture ennuyeuse. Entre la justesse des réflexions de Joe – elle est jeune adulte lorsqu'elle revient sur son enfance, ce qui lui permet un certain recul – et de son décorticage du monde, les facéties et scènes de ménage dégénérant en divertissement public des habitants du quartier, les incursions d'Oscar et de la Révolution française dans la vie de tout ce petit monde et les gueulantes de Roger, franchement c'est un feu d'artifice perpétuel. Marie-Renée Lavoie possède un humour phénoménal même et surtout dans la description des scènes les plus tristes. En effet, si j'ai beaucoup ri en lisant La petite et le vieux, j'ai parfois aussi eu le cœur serré. Sincèrement. Et il est d'ailleurs tout à fait remarquable que Marie-Renée Lavoie ait réussi dans ce récit d'enfance, pourtant un exercice casse-gueule à cet égard, à faire passer tant d'émotions sans tomber dans la niaiserie – un peu comme Michel Tremblay dans La Traversée du continent. La petite et le vieux est méchamment bien écrit ! Rien que la façon dont Joe file les métaphores militaires et héroïques et intègre le personnage d'Oscar à son expérience du monde, c'est un régal. Allez, deux petites citations pour finir :

A propos de Lady Oscar :
Et je ne vous parle pas de sa belle épée, de son fourreau doré, de ses bottes à éperons, de son magnifique cheval blanc, de son œil pénétrant et assuré, toujours plein de larmes et de lumière, et du vent, oui, surtout, de tout ce vent qui semait l'apocalypse dans ses cheveux invraisemblablement longs, épais et légers, qui battaient la mesure de la chanson thème : „Lady, Lady Oscar, elle est habillée comme un garçon, Lady, Lady Oscar, personne n'oubliera jamais son nom.“ Pas de grands héros sans bourrasques de vent, dans les dessins animés japonais. Pas de drame sans saccage de mise en plis. Quoi de plus convaincant, d'ailleurs, qu'un cheveu ébouriffé pour évoquer le courage, la force de caractère du guerrier qui résiste aux méchants symbolisés par ce vent qui se démène en vain. Dans l'air immobile, tout ça nous échappe, les Japonais l'ont compris. (p. 9-10)
Autre exemple qui illustrerait parfaitement cette vérité essentielle : Albator.

Un petit aperçu du langage fleuri de Roger (en pleine protestation alors qu'on l'emmène à l'hôpital) :
Surtout pas, mes sacristies de punaises, que je vous pogne pas à y dire un mot sur moé, sinon je vous neille dans le bénitier quand j'vas ressoudre. (p. 146)
Ce „mes sacristies de punaises“ est absolument digne du Capitaine Haddock ;-).

J'attends avec impatience le prochain roman de Marie-Renée Lavoie, car franchement je n'ai qu'un seul reproche à faire à son premier opus, celui d'être trop court ! J'en redemande !

La petite et le vieux est paru chez XYZ. Pour se le procurer en France (et en Europe), le plus simple est de passer par la Librairie du Québec à Paris.




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Commentaires


    #1 Karine:) sur 08/14/10 à 12:27
    C'est débile mais je n'en avais jamais entendu parler!!! Je sens que je vais passer en librairie tantôt!!! Thanks!!! Et là, j'ai le goût de relire Lady Oscar!!!
    #1.1 Niessu sur 08/14/10 à 01:20
    You're welcome ;-). J'espère qu'il te plaira. Apparemment, on n'en a pas encore vraiment parlé sur les blogs et sans l'émission de Radio Canada je n'en aurais probablement jamais entendu parler (mais il est vrai que je ne vis pas au Québec).
    Quant à Lady Oscar, faudrait enfin que je le lise (il me semble que j'en ai les deux premiers volumes en japonais quelque part mais une lecture en traduction serait beaucoup plus réaliste ;-)).
    #2 Karine:) sur 08/18/10 à 05:53
    Il est acheté... je t'en reparle bientôt (le mot bientôt étant tout relatif quand il s'agit d'une LCA quand même!!!)
    #2.1 Niessu sur 08/18/10 à 06:03
    Super ! Bonne lecture (maintenant ou plus tard ;-)) !
    #3 Chimère sur 08/23/10 à 06:19
    Je ne devrais pas, je ne devrais pas mettre ça sur ma liste, j'ai trop de lecture en retard, mais en ancienne amoureuse d'André (et mon dieu que j'ai pleuré au dernier épisode), je vais céder lamentablement.
    #3.1 Niessu sur 08/23/10 à 07:19
    Alors tu risques de pleurer copieusement en le lisant. Il est plusieurs fois question d'André, de sa relation avec Oscar, et puis Joe nous fait parcourir tout le cours de la série, jusqu'au dernier épisode...
    Et ce n'est pas lamentable de céder aux livres intéressants, c'est admirable ;-).
    #4 Caroline sur 08/26/10 à 12:21
    Mais oui, les québécois sont très forts en littérature !!!! Je suis ravie de découvrir que tu t'intéresses à eux. Et encore plus ravie car je n'avais pas entendu parler de ce roman dont tu parles et qui me fait maintenant trèèèès envie. J'irai voir s'ils l'ont à la Librairie du Québec un de ces 4. :-)
    #5 Theoma sur 02/08/11 à 03:30
    Je le veux !!!! Je suis en train de lire Anne... La maison aux pignons vert et la série des Paul en BD, quel délice ce Canada !
    #6 Olympe La Courge sur 11/21/12 à 10:48
    Et une bonne raison de retourner à "la librairie du Québec", une!

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