En passant par la Lorraine avec mes soldats
Saturday, December 8. 2007
Les âmes grises
Philippe Claudel
Le Livre de poche, 2006
(éd. orig. Stock 2003)
286 p.
Philippe Claudel
Le Livre de poche, 2006
(éd. orig. Stock 2003)
286 p.
Il y a des livres et des auteurs que l'on hésite longtemps à lire, pour diverses raisons plus ou moins bonnes, et qu'une petite pichenette du destin vient finalement faire glisser dans dans nos mains et sous nos yeux de lecteurs incrédules. Dernier spécimen en date : Les âmes grises de Philippe Claudel. Longtemps j'ai douté : pas sûre que ce serait pour moi, que le sujet m'intéresserait... Et puis Camille en a écrit une bonne critique, Claudel a obtenu – et surtout s'est réjoui d'obtenir – le Goncourt des Lycéens pour Le rapport de Brodeck, à mon avis l'un des rares prix littéraires à avoir une signification... littéraire justement, je me suis rendu compte aussi que nous venions tous les deux de la même région, la Lorraine, et ainsi de suite. Mais surtout c'était le moment de l'année où jamais pour tenter l'expérience, l'histoire se passant principalement en automne et en hiver – cela peut sembler stupide mais pour moi la saison et le temps sont aussi importants en littérature qu'en cuisine, question d'adéquation – et en plus ma bibliothèque universitaire du bout de l'Allemagne l'avait (ça, mes agneaux, ça tient du miracle) !
Je suppose que vous avez tous plus ou moins déjà entendu parler de ce livre, mais un résumé ne nuira, je pense, à personne : En 1917, quelque part en Lorraine, près du front, eu lieu l'Affaire, autrement dit le meurtre d'une fillette de dix ans connue de tous sous le nom de Belle de jour. Bien des années plus tard, un policier chargé de l'enquête décide de revenir sur cette histoire qui le hante. C'est lui, le narrateur anonyme qui nous propose un portrait des personnes impliquées de près ou loin dans l'Affaire ainsi qu'une réflexion sur la vie en temps de guerre et la culpabilité éprouvée par ceux qui y survivent.
Si la présence d'un meurtre et d'une enquête dans ce récit suffirait pour beaucoup à en faire un roman policier, je considère qu'il n'en est rien. Cet aspect du récit n'est pour moi qu'un élément parmi d'autres, et pas le plus important d'ailleurs. L'enquête menée par le narrateur longtemps encore après que le dossier fut classé et un suspect exécuté n'apparaît que comme un prétexte pour sonder les âmes et le meurtre en lui-même que comme le déclencheur nécessaire de cette recherche. Le roman ne donne d'ailleurs pas la solution de l'énigme ; à la fin, il reste deux suspects dont on peut raisonnablement penser que l'un des deux est le vrai coupable, sans toutefois pouvoir en avoir la certitude.
Au-delà de la simple intrigue, Philippe Claudel s'attache surtout à l'exploration des âmes, ni noires ni blanches mais grises comme l'annonce le titre, de ses personnages, qui ne sont ni des saints ni des salauds – ou peut-être les deux à la fois –, ainsi qu'à l'analyse de la culpabilité, insistant entre autres sur l'expiation des fautes mais sans jugement moral. D'aucuns pourraient bien entendu s'écrier que ces thèmes ne sont pas nouveaux, mais ce qui fait l'intérêt de ce roman – outre la qualité de l'écriture et de la narration sur laquelle je vais revenir – c'est la façon dont les deux dichotomies corps/âme et vie/mort sont traitées. Je trouve en effet très intéressant qu'un roman sondant l'âme humaine donne tant d'importance au monde physique, que ce soit dans la description des corps et des visages ou dans l'évocation de bruits, odeurs, couleurs (d'ailleurs une analyse plus approfondie de l'utilisation de la triade végétal/animal/minéral serait à envisager). Ainsi les yeux, dont on dit bien qu'ils sont les miroirs de l'âme, sont-ils décrits avec précision, le narrateur n'indiquant pas seulement une couleur ou une forme mais aussi leurs mouvements ou la qualité du regard.
Ce qui m'a aussi frappée, c'est l'importance accordée au souffle, notamment en rapport avec la mort. En grec, l'âme se dit en effet pneuma qui signifie aussi souffle – traduit en latin par spiritus, également souffle et qui a donné esprit –, ce qui correspond à une certaine conception de la mort, selon laquelle l'âme quitte le corps sous la forme du dernier souffle rendu (cf. l'expression „rendre l'âme“). Or dans Les âmes grises, le dernier soupir poussé par la femme du narrateur – de tous les personnages celui qui lui tient le plus à coeur, naturellement – au moment de mourir est raconté avec beaucoup d'emphase et on coupe le souffle aux deux enfants qui perdent la vie dans le récit : à l'une par strangulation, à l'autre par étouffement. Il y a certes d'autres morts dans ce roman (suicides, exécutions, morts au front,...) mais ce sont ces trois-là qui touchent et hantent le plus le narrateur (et le lecteur).
D'un point de vue formel, il reste à dire que c'est vachement bien écrit ! Le style de Philippe Claudel est subtil et précis mais aussi énergique et prenant, du genre qui vous agrippe le ventre et ne vous lâche plus et vous en fait voir de toutes les couleurs – cette écriture a des relents d'esthétique de l'horrible telle qu'on peut la retrouver chez Baudelaire par exemple (cf. Une Charogne), ce qui n'est pas pour me déplaire. La narration quant à elle est fluide et cohérente, malgré l'aspect mémoires écrits plus ou moins au fil de la plume, et possède ce qu'il convient d'appeler du répondant. Autrement dit, c'est du costaud. Et c'est beau (même si assez sombre). Et on en redemande !
Deux petits extraits pour étayer mes dires:
L'autre a encore à cette heure les idées claires, mais plus tard il en fera un roman, à force de passer dans tous les cafés pour raconter l'histoire et se faire rincer par tous les patrons. Il terminera fin saoul vers minuit à brailler le nom de la petite, avec des trémolos fébriles, et à pisser sur son pantalon tous les canons bus à droite et à gauche. À la toute fin de la soirée, poché comme un goret, il ne faisait plus que les gestes, devant un public nombreux. Des beaux gestes, sérieux et dramatiques, que le vin rendait encore plus parlants. (p. 23, édition originale chez Stock, 2003)
Il était bien seul dans cette affaire. La folie, c'est un pays où n'entre pas qui veut. Tout se mérite. En tout cas, lui, il y était parvenu en seigneur, larguant toutes les amarres et les ancres avec le panache d'un capitaine qui se saborde seul, debout à la proue. (p. 51, idem)
Camille, Essel et Papillon ont adoré et Cécile a moins accroché, mais l'a néanmoins trouvé bien meilleur que beaucoup d'oeuvres françaises contemporaines.
Les âmes grises paraît chez Stock et en poche au Livre de poche.
P.S. : Ce blog a 6 mois aujourd'hui
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Comments
Tout à fait d'accord avec toi sur le plaisir d'harmoniser ses lectures à la saison (ou au pays où on part en vacances).
Je vais peut-être me laisser convaincre et lire Claudel (mais ce roman a été comparé à "un roi sans divertissement", ce qui me rend méfiante - la barre est placée haut !)
Très heureuse - mais pas étonnée - de lire que toi aussi, tu es sensible à la logique du temps et du lieu dans le choix de tes lectures.
Je ne peux malheureusement pas te dire si cette comparaison est justifiée, car je n'ai pas lu "Un roi sans divertissement" (mais je le note ; tiens au fait, j'ai recu la traduction allemande des années 50 d'Angelo et la couverture est kitschissime à souhait
J'ai lu La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel, c'était mignon, ça ne m'a pas donné envie de poursuivre avec lui. Ou alors quand j'aurai vraiment le temps....
"La petite fille de Monsieur Linh" doit etre très différent alors, parce que "Les ames grises" c'est tout sauf mignon (à moins que tu sois du genre à dire "Je reprendrais volontiers de cet adorable ragout de membres amputés", mais je ne pense pas que ce soit le cas). C'est beau, certes, mais plutot dans le genre sublime et sombre. J'ai déjà lu des critiques qui disaient que Claudel était un écrivain a plusieurs facettes et ton commentaire semble le confirmer
Mais si tu fonces (cours, voles... au choix), tu devrais arriver à lire Claudel à temps
En principe (!), je quitterais ensuite Madame WASSMO pour rejoindre l'univers de Philippe CLAUDEL, puis je compte bien retourner en Norvège d'ici peu en compagnie de Tora ! Je m'en réjouis déjà !! Et ensuite ? peut-être bien Tove Nilsen "Les anges du gratte-ciel", ou bien alors "La saga des émigrants" ou bien encore "Le buveur de lune" ou alors ???? Tellement de choix... Quel bonheur o)))
Je suis contente de voir que l'a priori envers Claudel peut être dépassé
Oh oui, il est complètement dépassé. Faut que je découvre le reste de ses oeuvres
Ceux qui ne lisent pas Claudel passent sans le savoir à côté d'un grand écrivain.