Première partie


De son travail d'écrivain il a dit que c'est d'abord celui d'un lecteur assidu qui veut se raconter des histoires. Il conçoit le processus d'écriture comme un acte égoïste puisqu'il écrit ses livres d'abord pour lui, partant d'une idée et se laissant porter par le texte – ce en quoi il ressemble beaucoup à Haruki Murakami, note de la blogueuse –, et ne pense à ses futurs lecteurs qu'au moment de la publication de l'oeuvre. Il a aussi reconnu avoir toujours eu une grande attirance pour les formes littéraires concentrées telles que la parabole, l'apologue, les mythes et les légendes, qui permettent de présenter des histoires à portée universelle. Aussi a-t-il tenté, à travers Les Âmes grises, La petite fille de Monsieur Linh et Le Rapport de Brodeck – qu'il considère comme une sorte de trilogie –, d'évoluer vers ce qu'il appelle un roman-parabole, autrement dit une oeuvre littéraire qui allierait la richesse de l'écriture romanesque à la prégnance et l'universalité de la parabole ou de la légende.

Si Les Âmes grises reste un roman assez classique, il y joue cependant déjà avec la croisée des genres, associant roman pseudo-historique – il n'a effectué aucunes recherches – et pseudo-policier. Ce second genre l'intéressait parce que, titillant notre besoin de savoir, il donne le plus souvent envie de continuer la lecture, quelle que soit la qualité du texte. Mais comme il éprouve toujours une certaine déception lorsque le coupable est enfin démasqué, il a préféré renoncer à une solution définitive dans Les Âmes grises, rompant ainsi avec l'une des conventions les plus importantes du roman policier. Dans La petite fille de Monsieur Linh il change d'angle d'attaque, épure la trame et le style, se rapprochant ainsi beaucoup de la fable ou du conte, et, surtout, accentue la déréalisation amorcée dans Les Âmes grises. Aucun lieu n'est nommé ici, tout indice précis est gommé, ce qui permet à chaque lecteur d'investir le récit de ses représentations propres. Il reprend finalement cet aspect de déréalisation dans Le Rapport de Brodeck, certes dans une moindre mesure, et l'associe à une structure romanesque plus classique. Le texte est cependant aussi influencé par les mythes et les contes – il a mentionné Orphée et Eurydice, les contes yiddish, les légendes rhénanes... – et son universalité tient à la question qu'il pose, à savoir celle de la part d'inhumanité inhérente à chaque homme, et à sa réflexion sur le „Peut-on encore écrire de la poésie après Auschwitz ?“ d'Adorno, c'est-à-dire peut-on recréer du beau après l'horreur ? Selon lui, oui, car la littérature survit à tout, thèse qu'il avait déjà défendue dans la nouvelle „Arcalie“, tirée de Les petites mécaniques.

Vous l'aurez compris, si imaginative qu'elle soit, la littérature est, pour Philippe Claudel, en prise directe avec la vie. Il considère d'ailleurs que le roman est là pour nous ouvrir les yeux, nous réveiller et que l'écrivain doit être un terroriste de l'âme. Il ne croit pas à une littérature simplement apaisante et divertissante, car la société a déjà bien assez tendance à nous endormir comme ça. Il plaide pour un état de vigilance intellectuelle constante et rappelle (cf. aussi les deux nouvelles pré-citées) que ce n'est pas un hasard si les écrivains et les artistes sont toujours parmi les premières victimes des régimes totalitaires.

Voilà en gros sur quoi portait sa conférence, le tout expliqué de façon claire et décontractée et non sans humour. Je connais quelques profs qui feraient bien d'en prendre de la graine... Quant à nos conversations en tête-à-tête, elles ont bien entendu surtout – si l'on fait abstraction d'une bonne dose de vannes et de nonsense – porté sur nos lectures (en cours, passées, à venir). Il m'a conseillé Saturday de Ian McEwan et redonné envie de lire Der schwedische Reiter (Le cavalier suédois) de Leo Perutz. Il a même réussi le tour de force de me persuader de redonner une chance à Marguerite Duras, dont L'Amant m'avait profondément ennuyée et énervée mais dont lui considère qu'elle n'est pas encore reconnue à sa juste valeur. De mon côté, je lui ai recommandé Le buveur de lune de Göran Tunström, Grains de beautés de Frédéric Clément et Drömfakulteten de Sara Stridsberg (dont je suppose qu'il sortira en France sous le titre La faculté des rêves ; à paraître chez Stock). Nous avons aussi constaté que nous avions quelques auteurs en commun comme par exemple Haruki Murakami, Yōko Ogawa et Arto Paasilinna. J'ai d'ailleurs été très agréablement surprise de voir à quel point ses lectures étaient cosmopolites – littérature anglosaxonne, japonaise, scandinave, italienne... Pas étonnant que nous nous soyons si bien entendus.

Lorsque je lui ai demandé quels étaient ses auteurs et ses recueils de référence en matière de nouvelles et de textes courts – question motivée par la lecture récente de Les petites mécaniques –, il m'a répondu Maupassant pour sa maîtrise du genre et la diversité de ton dont il était capable, Chronique des jours désespérés de Pierre Mac Orlan, les textes courts de Mario Rigoni Stern et Tristes revanches de Yōko Ogawa, ce dernier recueil étant, de notre avis à tous les deux, un modèle du genre.

Pour finir, il m'a avoué que le rôle de la Lorraine dans son oeuvre a tendance à être sérieusement exagéré par les journalistes parisiens d'une part et les lecteurs lorrains de l'autre. C'est tellement pratique de mettre les écrivains dans des cases et de leur coller une étiquette. À quand une „AOC“ pour écrivains français non-parisiens ?

Ce fut une délicieuse rencontre, bien trop courte, qui m'aura beaucoup marquée. Merci Philippe pour ces très belles heures.






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Commentaires


    #1 Caro[line] sur 07/01/08 à 09:27
    Merci beaucoup pour le compte-rendu de cette belle rencontre ! Forcément, je t'envie. ;-)
    #1.1 Niessu sur 07/03/08 à 06:22
    De rien. Au fait, il se souvenait de toi (avec tes trois questions à...) :-).
    #1.1.1 Caro[line] sur 07/03/08 à 06:35
    Naaaaaaaaaaaaaaan ?!?
    You make my day! ;-)
    #1.1.1.1 Niessu sur 07/03/08 à 06:45
    Si, si. Il a meme dit que tu étais une fille très sympa :-).
    #1.1.1.1.1 Caro[line] sur 07/03/08 à 06:50
    Arretttteeeeeeeeeee ! Je vais défaillir !!! (Bon, en même temps, je ne m'enflamme pas, j'ai du lui parler 5 minutes le jour de notre rencontre et ensuite, on s'est envoyé deux mails et c'est tout ! Alors que toi, tu as eu droit à une super rencontre ! ;-) )
    #1.1.1.1.1.1 Niessu sur 07/03/08 à 07:00
    Ok, j'arrete ;-). Y a pas à dire, on est toutes quand meme bien arrangées. Délirer comme ça sur nos auteurs préférés... :-D
    #1.1.1.1.1.1.1 Caro[line] sur 07/03/08 à 07:09
    J'ADORE FAIRE MA GROUPIE !!! :-)))
    #1.1.1.1.1.1.1.1 Niessu sur 07/03/08 à 07:13
    Naaan, tu déconnes ?!? J'aurais jamais deviné. David, David.... ;-).
    #1.1.1.1.1.1.1.1.1 Caro[line] sur 07/03/08 à 07:15
    Ça se voit tant que ça ? ;-)
    #1.1.1.1.1.1.1.1.1.1 Niessu sur 07/03/08 à 07:16
    On le soupçonne à peine ;-). Tu es juste devenue une sorte de référence en la matière...
    #1.1.1.1.1.1.1.1.1.1.1 Caro[line] sur 07/03/08 à 07:28
    Arrêêêêêteeeeeeeeeeee !!!!

    (Je vois les filles (Fashion et cie) ce soir, je vais avoir la grosse tête, les saouler avec les chouchous, mais je leur dirai que c'est de ta faute ! ;-))
    #1.1.1.1.1.1.1.1.1.1.1.1 Niessu sur 07/03/08 à 07:34
    Je me tais (j'ai déjà peur des représailles - Fashion venant me fouetter à coups de Stendhal par ex. ;-)).
    #2 Thom sur 07/04/08 à 11:41
    Ah... c'est très intéressant tout ça...
    #2.1 Niessu sur 07/04/08 à 11:44
    Dis-moi, mon cher Thom, pourquoi je soupçonne une énorme pointe d'ironie dans ton commentaire...
    D'ailleurs, fais-tu référence au billet ou à mon petit délire avec Caro ?
    #3 Thom sur 07/04/08 à 11:54
    Hein ? Mais non, j'étais sérieux !!!

    Mais pourquoi ai-je une telle réputation ? :-(
    #3.1 Niessu sur 07/04/08 à 12:00
    Ah ben tant mieux alors :-). Ton "ah" et tes "..." m'ont induite en erreur. Mea culpa.
    Quant à ta réputation, je ne sais pas, je n'étais pas consciente que tu en avais une dans ce domaine ;-).
    #4 Thom sur 07/04/08 à 12:02
    C'est parce qu'il fallait lire un "Ah..." en imaginant les sourcils froncés et l'air concentré ;-)
    #4.1 Niessu sur 07/04/08 à 12:06
    Ah d'accord, le "ah" de l'universitaire admiratif devant tant d'intelligence, de sagesse, de clarté...
    En meme temps, avec ton gout si sur, si fin... j'aurais du m'en douter ;-).
    #5 Thom sur 07/04/08 à 12:16
    "Ah d'accord, le "ah" de l'universitaire admiratif devant tant d'intelligence, de sagesse, de clarté..."

    Démasqué :-)
    #5.1 Niessu sur 07/04/08 à 12:18
    :-D
    #6 Caro[line] sur 07/04/08 à 12:21
    ah
    #6.1 Niessu sur 07/04/08 à 12:27
    Euh... on joue aux devinettes là ou quoi ? Ça se corse si vous vous y mettez à deux ;-).
    #6.1.1 Caro[line] sur 07/04/08 à 12:40
    C'était juste pour dire que j'étais là aussi. ;-)
    #6.1.1.1 Niessu sur 07/04/08 à 01:08
    Ahhhh :-D
    #7 Thom sur 07/04/08 à 12:42
    Coucou Caroline ! :-)

    Bon, à mon tour alors. Attention, je vous donne un :

    "hi !"

    C'est à vous ;-)
    #7.1 Niessu sur 07/04/08 à 01:10
    Alors ça je dirais que c'est le cri de joie du Thom le soir au fond des bois (ou l'après-midi au fond des blogs, c'est selon).
    #8 Thom sur 07/04/08 à 01:12
    Oui... mais seulement en période de brâme :-D

    Bon aller, je vais bosser ;-)
    #8.1 Niessu sur 07/04/08 à 01:15
    Bonne idée, moi aussi ;-).
    #9 fashion sur 07/04/08 à 02:29
    Alors que ce soit bien clair : je ne fouette jamais quiconque à coups de Stendhal, j'ai une réputation à tenir non mais.
    Sinon : oh.
    :-)
    #9.1 Niessu sur 07/04/08 à 07:01
    Ben je suis rassurée alors ;-). Et ton "oh" serait-il par hasard signe d'admiration profonde et d'émerveillement devant tant de perfection bloguesque (je délire complètement ce soir, faut pas chercher) ? Ou bien serait-ce une marque d'incrédulité ? (bon j'arrete ;-)).
    #10 Magda sur 07/11/08 à 06:06
    Très beau billet. J'aurais voulu y être.

    PS : je partage l'avis de Claudel quant à sa réponse à la question d'Adorno. Dieu merci.
    #10.1 Niessu sur 07/11/08 à 06:54
    Merci Magda. Je suis sure qu'il t'aurait plu ;-).
    Je pense moi aussi que la littérature survit à tout. Adorno avait une vision extremement pessimiste de la vie (et de l'art, de la culture...) mais sa question n'en est pas moins importante. Elle force les gens à s'interroger sur le role de la littérature et montre qu'elle n'est pas une activité anodine.

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