Et si l'habit faisait le moine ?

Lundi, 28 juin 2010


La Harpe de Birmanie
Michio Takeyama
trad. du jap. par Hélène Morita
Le Serpent à plumes 2006 (2002)
(jap. orig. 1948)

A ceux que les bruits éléphantesques des vuvuzelas insupportent je propose de plonger dans l'univers musical – et littéraire – au combien plus subtil de La Harpe de Birmanie (Biruma no tategoto) de Michio Takeyama. Ce roman basé sur des récits de soldats japonais ayant combattu en Birmanie pendant la Seconde Guerre Mondiale est un classique de la littérature japonaise. On y suit les pérégrinations d'une compagnie japonaise un peu spéciale à la fin de la guerre et durant son passage dans un camp de prisonniers tenu par les Anglais avant son rapatriement au Japon. Je dis un peu spéciale car cette compagnie chante, pendant ses missions et ses temps de repos, pour communiquer dans la jungle ou pour préserver la bonne entente au sein de la troupe et éviter le désespoir. Cette activité artistique peu commune est le fait de deux hommes, le capitaine-chef de chœur et le caporal Mizushima. Ce dernier étant naturellement doué pour la musique, il construit avec les moyens du bord divers instruments, dont la fameuse harpe birmane, pour lesquels il compose les accompagnements les plus exquis. Armé de sa harpe et vétu d'un longyi, le vêtement traditionnel birman, Mizushima, à qui un teint hâlé et des yeux clairs confèrent une certaine ressemblance avec les autochtones, n'a aucun mal à se faire passer pour un Birman, un énorme avantage pour qui veut se déplacer incognito en territoire ennemi. Mais lorsque le Japon capitule, cette compagnie est faite prisonnière et apprend par les Anglais qu'une autre troupe, n'ayant pas encore eu vent de la défaite de sa patrie, continue à se battre dans la montagne. Souhaitant empêcher un massacre inutile de ses compatriotes, le capitaine obtient des Anglais la permission d'envoyer Mizushima en mission de secours : il doit tenter de convaincre l'autre compagnie de se rendre. La compagnie chantante est elle transférée dans un camp de prisonniers, le temps passe et Mizushima ne revient pas. Les informations sur la bataille dans la montagne sont difficiles à obtenir et surtout impossibles à vérifier. Mizushima est-il blessé ? Mort ? A-t-il pu accomplir sa mission ? A-t-il déserté ? Des mois durant, la compagnie chantante attend le retour du caporal, perdant lentement l'espoir de jamais le revoir. Jusqu'au jour où, pendant ses heures de travaux forcés, elle tombe nez à nez avec un moine birman aux traits étrangements familiers... ou peut-être pas... ou peut-être que si....

Ecrit dans un style assez terre à terre qui ne paye pas de mine, La Harpe de Birmanie est un récit de guerre des plus intelligents et des plus subtils, emprunt de valeurs humanistes. Il constitue bien sûr un hymne aux bienfaits d'une expérience collective de l'art. Ainsi la pratique du chant permet-elle aux membres de la compagnie de Mizushima de garder leur individualité tout en renforçant l'esprit de camaraderie, contrairement à la compagnie totalement fanatisée qu'il tente de sauver dans la montagne. Le destin de Mizushima quant à lui permet à Takeyama d'explorer, peu de temps après les faits – le roman date de 1948 –, les questions de responsabilité individuelle et collective, de devoir, de dilemme moral et de patriotisme d'une manière étonnamment posée et lucide. Takeyama a choisi, plutôt que d'entrer dans de grands discours abstraits sur la guerre et la paix, de rendre compte des pensées et des doutes de ceux qui ont vécu le conflit sur le terrain, avec toutes les nuances et les situations ambiguës que cela implique. Le seul à répondre concrètement, par ses actes mêmes, aux questions morales posées ici est Mizushima. Mais il est clair que ce choix est le fruit d'une recherche et d'un questionnement individuels nécessaires qu'aucune solution toute faite, qu'aucune pensée prête à l'emploi ne saurait remplacer.

Takeyama propose également une réflexion très intéressante sur la modernité et le processus de modernisation d'un pays. Pendant leur capativité, les soldats japonais ont tout loisir d'échanger leurs avis sur leur patrie et sur le pays dans lequel ils sont venus combattre. D'un côté la vie birmane, humble et pauvre, inspirée par un respect profond pour les enseignements du bouddhisme et prémoderne, de l'autre la société japonaise, active et contraignante, à la discipline toute militaire mais dont le processus de modernisation fut rapide et est encore très récent (depuis le début de l'ère Meiji, 1868-1912). Le texte évite tant l'écueil de l'apologie d'une pensée impérialiste soi-disant vectrice de modernité bienfaisante que celui d'un discours naïf de retour à la terre, à un état prémoderne jugé plus „naturel“. En effet, bien qu'il se trouve parmi les soldats de la compagnie chantante des tenant de ces deux idéologies, ceux-ci ne représentent qu'une partie des voix s'exprimant. S'y mêlent des opinions de soldats plus modérés et surtout plus lucides qui, bien que conscients des défauts de la modernité et des horreurs qu'elle engendre – et dont ils ont été les témoins directs –, se rendent bien compte qu'il est trop tard pour effectuer un retour en arrière. La discussion est équilibrée et tout consensus se révèle impossible, même au sein d'un petit groupe de prisonniers de guerre. Au-delà de l'évolution souvent lente des mentalités, c'est d'un changement radical dans la conscience des peuples dont il est question ici, un débat tout à fait transposable à notre époque.
La Harpe de Birmanie est à juste titre un classique de la littérature japonaise. D'abord facile malgré la gravité des sujets traités, sa finesse psychologique et son humanité touchent le lecteur tant émotionnellement qu'intellectuellement. Un récit d'une grande force.

La Harpe de Birmanie paraît au Serpent à plumes dans la collection Motifs.

Le roman a par ailleurs été adapté deux fois au cinéma par le même réalisateur (!), Kon Ichikawa: en noir et blanc en 1956 puis en couleur en 1985.

L'avis d'Ajia.




Typhon en culottes courtes

Mercredi, 16 juin 2010


L'écume de l'aube
Roger Leloup
Duculot 1991
279 p.

L'écume de l'aube est certainement l'un des romans que j'ai le plus souvent relus. Ayant récemment rédigé un article (à paraître en août) sur Yoko Tsuno, mon héroïne de BD préférée, j'ai eu envie de me replonger dans le récit de sa jeunesse. Yoko naît et grandit sur l'île du Songe, île japonaise imaginaire. Fille unique et turbulente d'un géophysicien et d'une femme au foyer, elle chamboule la vie de sa famille le jour de son cinquième anniversaire où elle s'introduit dans le pavillon situé au fond du jardin. Son grand-père, ancien ostréiculteur ayant fait faillite pour avoir poursuivi en vain son rêve de créer une perle transparente, y vit en reclus, entouré d'aquariums. Depuis la mort de sa femme qu'il se reproche d'avoir tant négligée parce que trop occupé à courir après son rêve, Onoue Tsuno est brouillé avec ses enfants et n'a jamais daigné faire la connaissance de sa petite-fille. Mais lorsqu'il découvre Yoko, pleine de joie de vivre et fascinée par ses aquariums, il tombe rapidement sous son charme et se réintègre peu à peu à la vie de famille. Au fil des années, la complicité de la petite fille avec son grand-père et Aoki*, le kamikaze devenu moine bouddhiste qu'Onoue sauva pendant la guerre, grandit. Et puis un jour, sans trop savoir ce qu'elle demande là, Yoko persuade son grand-père de retenter la réalisation d'une perle transparente, l'écume de l'aube, qui l'amènera, presqu'adulte, à vivre sa première aventure hors du Japon.

Casterman 2000

Il est assez rare que les héros de bande dessinée vivent aussi des aventures sous forme de roman ; le seul autre exemple qui me vienne à l'esprit, du moins en BD européenne, c'est Hugo Pratt avec Corto Maltese (La Ballade de la mer salée) et Cour des mystères (Corto en Sibérie). Je n'irai certes pas prétendre que L'écume de l'aube est un chef-d'œuvre de style – il souffre en effet de quelques métaphores éculées et de répétitions. Il n'en reste cependant pas moins que c'est un récit très efficace, agréable à lire et, comme toujours avec Yoko et Roger Leloup, très humain. Yoko n'est pas une enfant modèle. Sa jeunesse est parsemée de grands secrets et de petits mensonges, de contradictions et de colères et ses joies, ses peines, son premier amour et son désir d'aventure et d'inconnu ne manquent jamais de me toucher, même après plusieurs relectures. Est-ce parce que je connais sur le bout des doigts l'univers de cette héroine ou parce que ses aventures m'accompagnent depuis l'enfance que ce roman d'apprentissage me parle autant ? Les deux sans doute. Et je n'en suis sûrement pas à ma dernière relecture. À noter que le roman est illustré de superbes crayonnés de l'auteur.

*Aoki apparaît aussi dans l'album La fille du vent de 1979, l'un des meilleurs (et des plus tristes) de la série.

L'écume de l'aube fut publié pour la première fois chez Duculot (1991). Cette édition est épuisée depuis longtemps mais Casterman en a sorti un version cartonnée en grand format toujours disponible.

L'avis de Bladelor.




Sense and Sensibility and Sea Monsters
Jane Austen/Ben H. Winters
Quirk Classics 2009
344 p.

Opinions differ about the pertinence of classics' reinterpretation or sampling: some are horrified at the mere idea of THE CLASSIC being altered, others find it amusing and many simply don't care. Being neither a Jane Austen enthusiast nor even a reader of her works, I wasn't going to rave about the unholiness of this sea monsters invasion. And given my love of postmodern literary weirdness, I certainly wasn't going to stand by and pretend not to be interested. So being amused it was, and indeed I had to laugh directly at the first page:

„The late owner of this estate was a single man, who lived to a very advanced age, and who for many years of his life had a constant companion and housekeeper in his sister. Her death came as a surprise, ten years before his own; she was beating laundry upon a rock that revealed itself to be the camouflaged exoskeleton of an overgrown crustacean, a striated hermit crab the size of a German sheperd. The enraged creature affixed itself to her face with a predictably unfortunate effect. As she rolled helplessly in the mud and sand, the crab mauled her most thoroughly, suffocating her mouth and nasal passages with its mucocutaneous undercarriage. Her death caused a great change in the elderly Mr. Dashwood's home.“ (p. 7)

A very promising start, I should say, for this augmented steampunk/horror version of Elinor and Marianne Dashwood's youthful search for the ideal match. Or so I thought but I was soon to be proven wrong. The world in which the Dashwoods live is under constant threat of sea creature attacks and the Devonshire coast is known to be one of the most dangerous places in Great Britain. It's been like that since the Alteration took place, what- and whenever that may exactly be.* But at the same time, the whole of humanity and especially the wealthy part of it seem to be unable to restrain from exploring the seas and engages in risky behaviour all the time, be it walking along the beach, or living on small, unshielded islands or even building a submarine station. So it comes that Barton Cottage, the new home to the Dashwood sisters after the cohabitation with their half-brother Sir John Dashwood and his wife in the family house proved impossible (daddy got half eaten by a shark, leaving the sisters not much money and John the house) is situated on a tiny island off the Devonshire coast; while the place to be seen at isn't London but Sub-Marine Station Beta, a city built on the bottom of the sea, under a giant glass dome, off the Welsh coast. And this kind of alterations goes for the characters as well as the places. Being a good swimmer for example is a bonus for women willing to marry a good party. Colonel Brandon isn't only old but also afflicted by tentacles on his face, while Willoughby the libertine is a treasure hunter, never to be seen without his diving helmet and flippers. And the favourite topic of conversation, besides who is going to marry whom and to what conditions, is pirates and shipwrecks.

Well, some of you will probably hate me for saying this but the Sense and Sensibility-part of the novel is utterly dull! The Dashwood sisters (and the rest of their family, and Mrs Jennings, and Willoughby, and Edward etc. etc.) are unsufferable. I mean, how self-absorbed can one get?! And don't try to blame that on the sea monsters because they actually made the story better for me (I checked many scenes in the original version and it was even worse). All that marriage/how-much-money-will-(s)he-get-blahblah is the most boring topic there is. The only character I did care about (a bit) was Colonel Brandon, which means the one who was the most tormented by the whole sea monster addition! The tentacle-thing was indeed delightful in its sexual character:

„Colonel Brandon, who had a general inivitation to the docking station, was with them almost every day. He came to look at Marianne and talk to Elinor, who often derived more satisfaction from conversing with him than from any other daily occurence. At the same time she saw with much concern his continued regard for her sister. She noted that his appendages at times seemed to stiffen a bit when he chanced to glance upon Marianne, as if excess blood were flowing into them. It grieved her to see the earnestness with which he often watched Marianne, and discomfited her to see the aforementioned tentacle-stiffness; his spirits were certainly worse than when at Deadwind.“ (p. 157-158)

Sense and Sensibility and Sea Monsters had some truly hilarious moments – whenever the characters' response to sea monster threats was completely inappropriate – but the rather fun b-movie horror was blunted by the dreadfully uninteresting romance that bored me to death.

*There is no real explanation of how it actually came to the Alteration or when. The book refers to legends, theories and studies about its origin but nothing conclusive. One possibility though is to interpret it as a sign of metaficition: it's not just meant as an alteration of animal behaviour and so on but as the very alteration by Ben H. Winters of Jane Austen's work, which of course would be quite clever!

Sense and Sensibility and Sea Monsters is published by Quirk Classics.






Vies factices

Jeudi, 10 juin 2010


Ida
Irène Némirovksy
Gallimard 2007 (1934)
119 p.

N'ayant jamais rien lu d'Irène Némirovsky et n'étant a priori qu'à moitié intéressée par cette auteure – mais tout de même un peu curieuse –, ce petit Folio 2 € comprenant deux nouvelles extraites du recueil Films parlés me semblait tout indiqué comme première tentative.
Ida met en scène une vedette viellissante du music-hall, accro à la gloire et luttant désespérément contre les signes de lassitude de son corps et du public. On assiste ainsi, dans une débauche de détails et d'artifices de tout genre, de la claque aux plumes en passant par les crèmes rajeunissantes, au combat à mort de cette étrangère, fille de rien, qui ne se sent à sa place que sur scène, face au public.
Dans un tout autre registre, La Comédie bourgeoise esquisse dans une grande économie de moyens les contours de la vie morne de Madeleine, jeune fille issue de la bourgeoisie provinciale du Nord, depuis la fin de son adolescence jusqu'à son rôle de grand-mère.

D'un côté le clinquant et l'agitation des spectacles, de l'autre la monotonie et la sobriété de la province. Vous l'aurez compris, le contraste entre ces deux études de milieu n'aurait pu être plus grand, surtout qu'il ne se situe pas qu'au niveau du sujet abordé mais bien aussi dans la manière dont Irène Némirovsky le traite. Autant le premier récit d'une période assez courte est lent, bourré de répétitions, autant le second couvrant presque toute une vie est précipité, elliptique au point de faire penser à un synopsis ou à un film passé en accéléré – cf. le titre du recueil dont sont tirés les deux nouvelles. A ce contraste narratif s'ajoute par ailleurs une nette opposition dans la trame sémantique des deux textes: dans Ida tout se joue sur un axe vertical, celui du succès et de la chute dans l'oubli symbolisé par l'escalier d'or qu'Ida descend majestueusement à chaque spectacle. Tandis que dans La Comédie bourgeoise c'est l'axe horizontal du maintien d'un statut dèjà assez élévé qui prévaut, signifié par la route que Madeleine emprunte depuis son enfance et sur laquelle elle mènera également ses enfants et petits enfants. Mais, au-delà des différences de milieu et de choix narratifs, ce qui oppose réellement Ida et Madeleine en tant que personnages c'est le fait que l'une aimerait arrêter le temps afin que sa gloire se répète et se perpétue à l'infini alors que l'on décèle chez la seconde un désir de changement, de rupture. Dans les deux cas cependant il s'agit de ne pas perdre le cap, de rester bien au centre, qu'on le veuille ou non. Ida et Madeleine sont toutes les deux, tout au plus à différents degrés d'évidence, prises au piège dans des microcosmes sans pitié où seules les apparences comptent.

Je reconnais à Irène Némirovsky une certaine facilité à rendre les ambiances mais son style caractérisé par la juxtaposition de propositons et d'attributs m'a vite agacée. Passe encore dans le cadre d'une nouvelle mais pour un texte plus long je préfère un style plus ample. J'avoue aussi avoir eu du mal à m'intéresser à ses personnages voire même, surtout dans le cas de Madeleine, à les considérer comme des individus. A force de voir défiler sa vie à toute vitesse et de façon si superficielle, son destin de bourgeoise de province empétrée dans l'ennui et les conventions d'un mariage sans amour semble malheureusement très générique. Qu'elle s'appelle Madeleine ou Marie ou autre chose, qu'elle habite dans le Nord ou ailleurs, peut importe au fond. C'est un personnage type. Sans être réellement mauvais, ces deux nouvelles m'ont donné l'impression d'être inachevées ou pas assez travaillées. Peut-être serait-ce vraiment une bonne idée de les adapter pour le cinéma, histoire de donner du corps à ces personnages.

L'avis plus enthousiaste de Lou.


Operation Clear Backlog: Episode 3

Dimanche, 30 mai 2010

Nota Bene: BiLLet MULtilinGUE / mulTILINgual PoST / MEHRsprachIGER EinTRag / FlerSPRÅkigt inlÄgG


The operation Clear Backlog continues, yes, yes, and this third episode shall reveal, like the first, works of mixed quality, origin and topic.

Hermann Hesse: Demian

Demian
Hermann Hesse
Suhrkamp 2007 (1919)
155 S.
Achtung: Kitsch sondergleichen! Soviel Dusseligkeit dürfte nicht erlaubt sein. Hesse schrieb Demian in drei Wochen während des ersten Weltkrieges, und das merkt man. Der Text enthält zu viel Unnötiges samt einer gehörigen Portion Pathos, und stützt sich zu sehr auf den Gedanken, dass die mehrfache Wiederholung eines Statements allein von seiner Wichtigkeit überzeugen kann.

Demian erzählt vom Werdegang des jungen Emil Sinclair, Sohn einer bürgerlichen Familie, der in einer so klar schwarzweiß definierten Welt lebt, dass man ihm schnell ein einfaches Gemüt unterstellt. Seine Welt gerät allerdings ins Wanken, als er sich durch (jugendlichen) Leichtsinn den lokalen bösen Jungen zu sehr nähert und von der Titelfigur Demian aus seiner zunehmend heiklen Lage gerettet wird. Die Zeit vergeht und Emils Freundschaft zu Demian, dem sonderbaren Jungen, der so viel Geheimnisvolles weiß, wächst, wozu sich auch leidenschaftliche Gefühle für Demians Mutter Eva gesellen. Viele Fehler, Exzesse, existentielle Fragen und esoterische Versuche später ziehen Emil und Demian in den Krieg, der zur endgültigen Trennung der beiden führt und das Ende von Emils Selbstfindung markiert.

So viel flache, klischeehafte Esoterik habe ich selten gelesen und schon gar nicht von Hesse erwartet, der mit dem freilich mehrere Jahre nach Demian erschienenen Roman Der Steppenwolf bewiesen hat, dass er es besser kann. Demian fehlt die Stringenz, die Kraft, die Subtilität und die Ironie des Steppenwolfs, wobei Letzteres vermutlich das Hauptproblem darstellt: Alles ist in Demian furchtbar ernst gemeint! Und wenn das Kitschigste und Lächerlichste so ernst gemeint ist, tut es nur noch weh – besonders der erste Teil, als Emils Welt noch unversehrt ist, hat mich Einiges an Überwindung gekostet. Und doch hätte ich mich von diesem Bericht einer Jugend angesprochen fühlen sollen, deren Bedürfnis nach Individualität mit dem Streben der Gesellschaft nach Gleichförmigkeit kollidiert. Ich habe ihn zwar im Rahmen einer Prüfung gelesen, habe ihn aber freiwillig ausgewählt und war ursprünglich sehr neugierig auf diese Erzählung, an den sich Mamiya Okis Manga Das Demian-Syndrom (Yaoi, Yaoi ;-)) anlehnt. Und es sind tatsächlich der homoerotische Subtext der Freundschaft zwischen Emil und Demian sowie das Spiel mit den Grenzen zwischen männlich und weiblich, die beide in der finalen Kussszene kulminieren, die mich am Ehesten interessiert haben. Aber den ganzen Rest hätte ich mir wirklich sparen können. Und wer Lust auf geheime Glaubensgemeinschaften, wirre Träume und Abenteuer mit Stil hat sollte lieber Corto Maltese lesen.

Demian erscheint bei Suhrkamp.


On va faire court, j'ai la flemme de traduire ma critique allemande en français : Demian, c'est nul et complètement kitsch (non vraiment j'ai souffert en le lisant). Rarement lu autant d'ésotérisme à deux balles. Pas la peine de perdre votre temps avec ce récit d'une jeunesse contrariée pas convaincant, plein de pathos et dénué de recul ou d'ironie (écrit en trois semaines et ça se sent). Allez donc plutôt lire directement Le Loup des steppes, c'est autrement plus réussi et complexe. Ou alors, si vous voulez lire de chouettes histoires d'organisations secrètes ésotériques, pleines d'onirisme et d'aventure, allez donc voir du côté de chez Corto Maltese.

Demian est publié chez Stock et Le Livre de poche.


PC Jersild: En levande själ

En levande själ
PC Jersild
Bonniers 2007 (1980)
266 s.
Ypsilon heter en naken hjärn som simmer i ett akvarium i något laboratorium. Den vet inte vem den är, har glömt allt som hände innan den blev reducerat till en hjärn med bara ett öga (för input) och båda öron (som stabilisatorer) kvar. Den är fångad där och berättar om sin historia medan den experimentas på: om hur den blir kär i laboranten Emma, om sitt äventyrliga flyktförsök och om det som den får ta reda på om experimentet och dess ledare.

En levande själ är en underbar SF roman som kritiserar medecinens utveckling till en ren rationalistisk vetenskap helt utan etik som blir slav under marknadens princip av alltid mer, alltid snabbare. Den visar med mycket humor hur absurd denna absoluta rationalism är som försöker att förvandla människorna i automatiska maskiner utan själ eller känslor (på det sättet som Descartes betraktade djur). Romanen avsluter på hemskt vis men även om ämnet är allvarligt och tragiskt, så får jag säga att Ypsilons berättande är hur komiskt som helst med dess naiva-optimistiska synpunkt. En levande själ kan varmt rekommenderas!

En levande själ publiceras av Albert Bonniers.


Ypsilon, ainsi s'appelle un cerveau nageant dans un aquarium quelque part dans un laboratoire indéterminé. Il ne sait pas qui il est ni ne se souvient de ce qui s'est passé avant qu'il ne soit réduit à l'état de cerveau auquel ne restent attachés qu'un œil (input) et les deux oreilles faisant office de stabilisateurs. Prisonnier de cet état, il nous raconte son histoire pendant qu'on lui fait subir des expériences : comment il tombe amoureux d'Emma la laborantine, sa tentative d'évasion rocambolesque et ce qu'il a réussi à découvrir au sujet de l'expérience et de celui qui la conduit.

Mon âme dans un bocal est un formidable roman de science fiction critiquant l'évolution de la médecine vers une science purement rationnaliste, dépourvue d'éthique et devenant l'esclave des lois du marché exigeant toujours plus, toujours plus vite. Il montre avec beaucoup d'humour toute l'absurdité de ce rationalisme absolu cherchant à transformer les humains en des machines automatiques sans âme ni émotions (en gros selon le principe des animaux-machines de Descartes). Le roman s'achève sur une note particulièrement amère mais, même si le sujet est en soi sérieux et tragique, il faut bien reconnaître que le point de vue naïf et optimiste d'Ypsilon est délicieusement comique. Un roman que je vous recommande chaudement !

Mon âme dans un bocal est publié chez Actes Sud.


Jack Kerouac: The Subterraneans

The Subterraneans
Jack Kerouac
Penguin Books 2001 (1958)
163 p.
You don't read Kerouac for the story, in this case a lovestory: they're both a bit mad, want each other, but being that involved with another human being can be scary, so it has to stop. You read him for his style. And it's not one made for being read hours on end. Kerouac's spontaneous prose, a kind of stream of consciousness on drugs, is extremely powerful and overwhelming. So much so that after a while you'll begin to feel dizzy and nauseous because the ride is too wild for your brain. You'll feel atmospheres gush into you, see characters dance in and out of view, ideas will coil around your neck and tighten slowly. But eventually you'll have to breathe and put the book aside. It's too much. And, being more akin to poetry than standard prose, it should be read aloud rather than be left to spin silently in your mind. Judge for yourself:

„And so having had the essence of her love now I erect big word constructions and thereby betray it really – telling tales of every gossip sheet the washline of the world – and hers, ours, in all the two months of our love (I thought) only once-washed as she being a lonely subterranean spent mooningdays and would go to the laundry with them but suddenly it's dank late afternoon and too late and the sheets are grey, lovely to me – because soft. – But I cannot in this confession betray the innermosts, the thighs, what the thighs contain – and yet why write? – the thighs contain the essence – yet tho there I should stay and from there I came and'll eventually return, still I have to rush off and construct construct – for nothing – for Baudelaire poems –“ (p.16)

The Subterraneans is published by Penguin Books.




Operation Clear Backlog: Episode 2

Dimanche, 23 mai 2010


Au programme du second volet de cette palpitante opération de mise à jour, rien que de la littérature française – les hasards du classement par ordre alphabétique –, mais de la bonne !

Claudel, Philippe Les petites mécaniques

Les petites mécaniques
Philippe Claudel
Gallimard 2004
185p.
Voilà un recueil de textes courts lu il y a un certain temps mais dont je tenais tout de même à vous parler car il est, à tort, moins connu que les romans de Philippe Claudel. La particularité principale de ce recueil réside dans la diversité des genres qu'il rassemble : le conte fantastique y cotoie la science-fiction, la fable, la dystopie, la parabole et la satire politique. Le style y coule cependant toujours de source et les thèmes récurrents de la mort, de la solitude de l'individu – le titre du volume est extrait d'une citation de Pascal „Nous sommes de bien petites mécaniques égarées par les infinis.“ –, du changement et du contrôle (ou de la perte de celui-ci) assurent la cohérence de l'ouvrage. Sans oublier les textes, Roman et Arcalie, traitant de la place de la littérature dans la société, tantôt admirée par celle-ci, tantôt considérée comme un danger car vectrice d'interrogations et de points de vue non-consensuels, mais survivant à tout, même à la destruction des civilisations. Le ton cynique, parfois morbide et l'aisance avec laquelle Philippe Claudel passe d'une époque, d'une région ou d'un milieu à l'autre rappellent les nouvelles de Michel Faber, quoiqu'en moins abouti. Quant aux situations où prime le sentiment de l'étrange, de l'incongru, elles n'ont rien à envier à Murakami. Si certaines histoires m'ont paru assez prévisibles – Le voleur et le marchand, L'Autre – il n'en reste pas moins que Les petites mécaniques constitue un recueil très intéressant ainsi qu'une bonne introduction à l'univers de Philippe Claudel.

Les petites mécaniques est paru chez Gallimard en folio.


Duras, Marguerite Le Vice-consul

Le Vice-consul
Marguerite Duras
Gallimard 2006 (1966)
212p.
Le roman s'ouvre sur l'histoire de la mendiante de Calcutta. Enceinte, elle est chassée de chez elle par sa mère et erre à travers le Cambodge. Tombée dans la pauvreté la plus extrême et la prostitution, elle donnera naissance à son enfant qu'elle fera recueillir par des Blancs. Cette histoire est cependant une fiction imaginée par Peter Morgan, un personnage du récit-cadre du Vice-Consul, car de cette mendiante, qui, contrairement aux autres pauvres hères qui survivent des restes et des déchets du quartier des ambassades de Calcutta, n'est pas contaminée par la lèpre, on ne sait rien de sûr. Et c'est là son point commun avec les autres personnages principaux du roman, le vice-consul à Lahore et Anne-Marie Stretter, la femme de l'ambassadeur de France à Calcutta, une part d'ombre qui permet toutes les spéculations et rend même nécessaire la fiction. Il s'est passé quelque chose à Lahore, le vice-consul est censé avoir commis un crime atroce dans les jardins de Shalimar, mais jamais le récit ne livre la vérité dans son intégralité. Tout se fait rumeur, supposition. Quant à Anne-Marie Stretter, c'est sa vie intime qui intéresse ce petit monde diplomatique gavé d'ennui. Pourquoi a-t-elle suivi son mari ? Qui sera le prochain qu'elle désignera pour la suivre sur l'île du Delta ? Et que pense-t-elle du vice-consul ?

Une écriture hypnotique, hallucinée, lapidaire.
Un rythme lancinant : „Il se tait. Elle luit parle. Il se tait.“ (p.123)
La touffeur de l'Inde.
Un sentiment de menace diffus.
Un état d'entre-deux, une ambiguïté géopolitique (milieu diplomatique), climatique (avant la mousson) et discursive : „Le personnage que vous êtes ne nous intéresse que lorsque vous êtes absent.“ (dixit Peter Morgan, p.147).
L'idée que les lieux que nous traversons nous façonne autant que ceux d'où nous venons.
L'opposition entre des personnages principaux distincts et la masse informe et anonyme des spectateurs/spéculateurs : on dit, on attend, on regarde.
Attraction et répulsion.
A lire. Absolument.

Le Vice-Consul est paru chez Gallimard dans la collection L'Imaginaire.


Gary, Romain (Fosco Sinibaldi) L'Homme à la colombe

L'Homme à la colombe
Romain Gary (Fosco Sinibaldi)
Gallimard 2004 (1958)
167p.
Où le mythe de l'O.N.U. sauveuse du monde se prend du plomb dans l'aile. Et c'est tout une escouade qui lui tire dessus. Satire politique aux accents de farce burlesque, les tribulations du jeune Johnnie, cow-boy texan et intellectuel reconverti en entourloupeur désabusé, et de sa colombe dans les tréfonds du bâtiment des Nations Unies, bien qu'hilarantes par moments, sont désespérantes d'actualité. La situation est grotesque, les Nations Unies aussi. Un roman édifiant, à lire et à faire lire, auquel on reprochera seulement de devenir, dans les derniers chapitres, la victime de l'absurdité qu'il décrit.

L'Homme à la colombe est paru chez Gallimard dans la collection L'Imaginaire.



Paris Pâté et Gin Bols

Vendredi, 14 mai 2010


La Traversée de la ville
Michel Tremblay
Leméac/ Actes Sud
2008
208 p.

Deuxième volume de la Diaspora des Desrosiers de Michel Tremblay et une impression plus mitigée que pour le premier. A la fin de La Traversée du continent, Rhéauna arrivait à Montréal et retrouvait sa mère qui l'attendait avec „une surprise“. Au lieu d'enchaîner directement sur l'installation de la petite fille dans sa nouvelle vie et sa découverte de la métropole, Michel Tremblay a préféré, grand bien lui en a pris, opter dans La Traversée de la ville pour un mélange d'ellipses et de flashbacks. Le roman s'ouvre sur un prélude racontant le départ précipité de Maria – la mère – de Providence dans le Rhode Island pour Montréal, environ un an avant que Rhéauna vienne la rejoindre. Contrairement au voyage de sa fille qui nous avait été conté dans les moindres détails, l'odyssée ferroviaire de Maria à travers la Nouvelle Angleterre est à peine esquissée, reprise furtive du thème du premier volet de la saga. Le reste du roman, intitulé „Deux fugues“, alterne ensuite le récit de l'installation de Maria au Québec, ses retrouvailles avec son frère, Ernest, et ses soeurs, Tititte et Teena, qu'elle n'avait pas revus depuis douze ans, et celui de la tentative désespérée de Rhéauna de quitter Montréal, traversant la ville à pied, moins d'un an après son arrivée.

Mouvements croisés de ces deux générations qui ont tant en commun – la complicité entre les soeurs, l'unique frère en marge de cet univers féminin, les séparations, les rêves et les désillusions –, parler coloré, destins tragiques, secrets trop longtemps gardés et enfin révélés, nous sommes bien chez Michel Tremblay, pas de doute là-dessus. Cependant si la structure narrative m'a convaincue, j'ai trouvé le tout un peu plus fade que dans La Traversée du continent. Ce n'est pas mauvais, loin de là, et ça se lit très bien, mais il manque quelque chose. Peut-être cela est-il tout simplement dû au fait que bien qu'ayant des personnalités très affirmées, les soeurs Desrosiers ne constituent pas un groupe de personnages aussi hétérogène que les tantes et la cousine de Rhéauna dans le volume précédent. Peut-être aussi cela est-il tout simplement dû au fait que La Traversée de la ville est le récit des désillusions et des compromis, ne permettant pas la même flamboyance ni le même optimisme que La Traversée du continent dans lequel régnait une atmosphère d'aventure et de découverte.

Malgré ce bémol je tiens à exprimer mon admiration quant aux révélations sur le mariage de la tante Tititte: enfin quelqu'un, un homme de surcroît, qui ose dire que cela existe! Qui ose dire que parfois la vie se contrefout totalement des stéréotypes et va à l'encontre de ce qui semble être la norme. Et que ça ne sert à rien de le nier. Pour ça je dis : Merci, Michel Tremblay ! Et à vous qui vous demandez quelle mouche me pique, tout à coup, et de quoi je parle, je dis : plongez-vous dans la Diaspora des Desrosiers !

La Traversée de la ville paraît chez Leméac/Actes Sud et le troisième et dernier volet de la saga, La Traversée des sentiments, sortira en France en juin.

L'avis enthousiaste d'In Cold Blog.


« Page précédente   (Page 2 de 20 sur 138 billets au total) » Page suivante