Lady Oscar au Québec

Samedi, 14 août 2010


La petite et le vieux
Marie-Renée Lavoie
XYZ 2010
238 p.

Décidément les Québécois(e)s sont très fort(e)s en littérature. Après avoir été enchantée par ma découverte de Michel Tremblay et de Nicolas Dickner (euhh, critique à venir, un jour) je me suis lancée dans le premier roman de Marie-Renée Lavoie, dont j'avais entendu l'interview dans la super émission littéraire de Radio Canada, Vous m'en lirez tant (vive la baladodiffusion/le podcast!). En l'entendant dire que l'héroïne de La petite et le vieux est une gamine de huit ans (au début du récit) qui, refusant d'être une fille (parce que c'est trop faible une fille, croit-elle), se fait appeler Joe au lieu d'Hélène en hommage aux Quatre filles du docteur March et se prend pour Lady Oscar, son héroïne préférée, j'ai tout de suite dressé l'oreille et pris note du titre. Un roman québécois rendant gloire à la vaillance et au romantisme animés nippons des années 70-80 – et de manière plus générale aux héros de fiction en tant que modèles et compagnons de route –, pas de doute possible : c'est pour moi !! Bon, j'avoue, l'import de littérature québécoise coûtant un bras, je me suis quand même dit un court instant que je ne devais pas avoir toute ma tête. Fort heureusement, la lecture de La petite et le vieux m'a vite rassurée sur l'état de ma santé mentale, car c'est un livre JU-BI-LA-TOI-RE ! Rien de moins. Et pour ceux d'entre vous qui se demanderaient qui peut bien être Lady Oscar, sachez qu'il s'agit d'une jeune aristocrate que son père a élévée comme un garçon et qui se retrouve capitaine de la garde rapprochée de Marie-Antoinette. Ajoutez à l'aspect divinement queer de cette histoire les tourments et dilemmes moraux de la Révolution française, une amitié ambiguë avec André, un jeune homme issu du peuple, le Comte Fersen, de grands et beaux sentiments, de longs cheveux et d'amples capes flottant au vent et vous obtenez une série japonaise mythique – que je n'ai même pas eu le droit de regarder quand j'étais enfant... la vie est injuste. Mais revenons à nos moutons :

Joe est donc une petite fille de huit ans – mais elle se fait passer pour plus âgée – particulièrement exaltée et avide d'héroïsme qui vit dans le quartier de Limoilou à Québec avec une mère dont l'autorité ferait pâlir un général, un père que son travail de prof désespère et trois sœurs aux caractères bien différents du sien. A Limoilou fut mis en place dans les années 70 un nouveau système de désinstitutionnalisation des malades mentaux inoffensifs, si bien que Joe compte parmi ses voisins hauts en couleur quelques-uns de ceux qu'elle appelle affectueusement „les fous“. Un jour, le voisinage s'enrichit d'un nouvel arrivant, Roger, un vieil ours bourru aux jurons copieux et invraisemblables, dont Joe deviendra, après quelques réticences, l'amie. La petite et le vieux est le récit de cette amitié et du quotidien, sur plusieurs années, de cette famille et de ce quartier à travers les yeux de Joe. S'il n'y a pas vraiment d'intrigue, il est cependant impossible d'en trouver la lecture ennuyeuse. Entre la justesse des réflexions de Joe – elle est jeune adulte lorsqu'elle revient sur son enfance, ce qui lui permet un certain recul – et de son décorticage du monde, les facéties et scènes de ménage dégénérant en divertissement public des habitants du quartier, les incursions d'Oscar et de la Révolution française dans la vie de tout ce petit monde et les gueulantes de Roger, franchement c'est un feu d'artifice perpétuel. Marie-Renée Lavoie possède un humour phénoménal même et surtout dans la description des scènes les plus tristes. En effet, si j'ai beaucoup ri en lisant La petite et le vieux, j'ai parfois aussi eu le cœur serré. Sincèrement. Et il est d'ailleurs tout à fait remarquable que Marie-Renée Lavoie ait réussi dans ce récit d'enfance, pourtant un exercice casse-gueule à cet égard, à faire passer tant d'émotions sans tomber dans la niaiserie – un peu comme Michel Tremblay dans La Traversée du continent. La petite et le vieux est méchamment bien écrit ! Rien que la façon dont Joe file les métaphores militaires et héroïques et intègre le personnage d'Oscar à son expérience du monde, c'est un régal. Allez, deux petites citations pour finir :

A propos de Lady Oscar :
Et je ne vous parle pas de sa belle épée, de son fourreau doré, de ses bottes à éperons, de son magnifique cheval blanc, de son œil pénétrant et assuré, toujours plein de larmes et de lumière, et du vent, oui, surtout, de tout ce vent qui semait l'apocalypse dans ses cheveux invraisemblablement longs, épais et légers, qui battaient la mesure de la chanson thème : „Lady, Lady Oscar, elle est habillée comme un garçon, Lady, Lady Oscar, personne n'oubliera jamais son nom.“ Pas de grands héros sans bourrasques de vent, dans les dessins animés japonais. Pas de drame sans saccage de mise en plis. Quoi de plus convaincant, d'ailleurs, qu'un cheveu ébouriffé pour évoquer le courage, la force de caractère du guerrier qui résiste aux méchants symbolisés par ce vent qui se démène en vain. Dans l'air immobile, tout ça nous échappe, les Japonais l'ont compris. (p. 9-10)
Autre exemple qui illustrerait parfaitement cette vérité essentielle : Albator.

Un petit aperçu du langage fleuri de Roger (en pleine protestation alors qu'on l'emmène à l'hôpital) :
Surtout pas, mes sacristies de punaises, que je vous pogne pas à y dire un mot sur moé, sinon je vous neille dans le bénitier quand j'vas ressoudre. (p. 146)
Ce „mes sacristies de punaises“ est absolument digne du Capitaine Haddock ;-).

J'attends avec impatience le prochain roman de Marie-Renée Lavoie, car franchement je n'ai qu'un seul reproche à faire à son premier opus, celui d'être trop court ! J'en redemande !

La petite et le vieux est paru chez XYZ. Pour se le procurer en France (et en Europe), le plus simple est de passer par la Librairie du Québec à Paris.


Es ist soweit.../Ça y est... (II)

Jeudi, 12 août 2010


Die neue Missy kommt Montag raus! Zu dieser Ausgabe habe ich zwei Texte beigetragen: einen Artikel über Yoko Tsuno für die Reihe der „Lieblingsstreberinnen“ und den Literatur-Aufmacher über Sara Stridsbergs endlich auf deutsch erscheinenden Roman Traumfabrik, den ich euch wärmstens empfehle. Hervorzuheben sind auch das neue, knalligere Layout der Zeitschrift und der lange Artikel über die neue weibliche erotische Literatur, den ich euch nur ans Herz legen kann ;-).



La Missy nouvelle paraît lundi ! J'ai signé deux textes pour ce numéro : un article sur Yoko Tsuno pour la rubrique „Lieblingsstreberinnen“ (comprenez les „têtes“ ou „cerveaux“ préféré(e)s) et une critique/présentation du roman de Sara Stridsberg, La faculté des rêves, qui paraît enfin en allemand et que je vous recommande toujours autant. Notez également que la revue a un nouveau look plus audacieux et contient un long article sur la nouvelle littérature érotique féminine dont je ne peux que vous conseiller la lecture ;-) (oui, c'est en allemand, ça peut poser problème à certain(e)s, je sais).


Le désir et le doute

Vendredi, 6 août 2010


Anna Karénine
Léon Tolstoï
Gallimard 1994 (1952)
Trad. du russe par Henri Mongault
(éd. orig. russe 1877)
928 p.

Anna Karénine a attendu très longtemps que je la sorte des rayons de ma bibliothèque (15 ans), la lecture en fut longue (un gros mois), sans pour autant être laborieuse, et la critique difficile à élaborer. Un roman de la lenteur donc, mais une lenteur nécessaire et librement consentie.

Anna a épousé un homme plus âgé qu'elle, ennuyeux, insensible et qu'elle aime pas. Elle s'éprend de Vronski, un jeune officier libertin, quitte tout pour lui, sacrifie sa relation avec son fils chéri et son statut social pour cet amour fou. Mais le bonheur initial ne dure pas, les contraintes de la réalité, la cruauté de la haute société, les doutes et la jalousie s'acharnent à défaire ce couple, jusqu'au drame final.

Si vous m'aviez demandé ce que je savais d'Anna Karénine ou à quoi je m'attendais avant de le lire, voilà en gros ce que j'aurais répondu. Or ce n'est qu'une partie infime du propos de ce roman qui suit bien deux personnages principaux dans leur recherche d'absolu et non un seul : Anna et son amour adultère, donc, et Levine, tourmenté par son indécision envers la religion et la vie. S'ajoute en outre une kyrielle de personnages secondaires dont les préoccupations et péripéties viennent contraster ou faire écho à la situation d'Anna ainsi qu'à celle de Levine. Cette toile de correspondances complexes est sans doute l'une des charactéristiques les plus marquantes du roman. Tolstoï évite soigneusement les oppositions binaires en bloc pourtant si tentantes et si faciles dès que l'on s'attaque aux différences entre hommes et femmes, riches et pauvres, ville et campagne, science et religion. Ainsi les aventures de Stiva, le frère d'Anna, et le désarroi de sa femme Dolly face à cette situation viennent-ils nuancer et préciser le portrait d'Anna et de ses relations avec Vronski, tandis que le tempérament de ses frères, très différent du sien, ou encore les piques de son ami Stiva forcent Levine à questionner sans cesse les conclusions auxquelles il pensait être arrivé dans son rapport à la vie, la religion et la science.

Et cette subtilité se retrouve à plusieurs niveaux : la ville n'est pas simplement la ville puisqu'il existe un gouffre social entre Moscou et Saint Pétersbourg, tout comme l'expérience de la vie à la campagne est bien différente selon que l'on est propriétaire terrien, noble en villégiature ou ouvrier agricole. De même que le questionnement religieux de Kitty n'a rien à voir avec celui de Levine, son futur époux. Et vraiment, ce n'est là que le début d'une très longue liste. Il en résulte un incroyable dynamisme psychologique, une véritable étude de la condition humaine (qui d'ailleurs n'est pas sans rappeler les stades de la philosophie de Kierkegaard ; fin du cours de philo, promis) mêlant destins individuels et portrait lucide des transformations d'une société.

Ce qui frappe chez Tolstoï, c'est la modernité de ses questionnements. Ainsi l'esprit scientifique et rationnel de Levine empêche-t-il celui-ci de croire en Dieu, ou même d'ailleurs de s'intéresser à la vie mondaine. Il est en quête de sens réel, au-delà des conventions et de ce à quoi la société accorde de l'importance. Mais comme ni l'engagement politique, ni la religion ne peuvent le satisfaire – même la science n'est pas toujours assez –, Levine souffre, envisage le suicide, se ravise. C'est une espèce de mystique – il est sensible à l'aura des églises par ex. – athée que le doute ne lâchera jamais et en cela pour moi le personnage le plus intéressant du roman – et le double fictif de Tolstoï. Sa quête est universelle, contrairement aux préoccupations d'Anna qui, pour révolutionnaire que soit son personnage, restent d'ordre individuel. C'est en effet avec une société concrète et particulière, donc avec des lois arbitraires, que celle-ci est aux prises, et non, comme Levine, avec un questionnement métaphysique. Cela ne signifie bien sûr pas que son combat, ses doutes ont moins de valeur que ceux de Levine. Toutefois il faut bien noter que Tolstoï ne remet pas en cause l'association classique de l'homme avec le monde et de la femme avec la sphère privée et les relations sociales. Le fait qu'Anna semble à un moment tenter une incursion dans un domaine masculin, celui de l'architecture, pour lequel elle se passionne sous l'influence de Vronski n'y change rien puisque les raisons qui la poussent à s'y intéresser sont elles aussi caractéristiques de cette vision de la femme : elle le fait pour plaire à son amant et le seconder dans ses travaux, et non pour elle-même – ce qui serait déjà un signe d'émancipation – ou pour apporter quelque chose au monde.

Si le récit de l'aldutère d'Anna, que Tolstoï ne condamne pas, illustre une évolution douloureuse mais réelle des mœurs (tous ne sont pas contre elle), les limites de cette émancipation sont flagrantes et profondément ancrées dans l'esprit d'Anna. On comprend donc parfaitement que cette femme pourtant intelligente et courageuse devienne peu à peu odieuse et jalouse dès que son amant ne lui accorde plus toute son attention – il a tout bêtement une vie, des engagements à respecter. S'il la quitte il ne lui reste plus rien. J'ai en revanche beaucoup plus de mal à comprendre comment Anna a pu tomber à ce point amoureuse de Vronski ; si je lui reconnais volontiers une évolution très positive dans la dernière partie du roman, il a tout de même passé une bonne partie du texte à jouer les bellâtres insignifiants et lâches. Elle aurait mérité mieux.

Mais que la lectrice/le lecteur s'amourache ou non d'Anna et/ou de Vronski (ou pourquoi pas de Levine), Anna Karénine mérite entièrement son rang de chef-d'œuvre de la littérature mondiale. Ecrit dans un style désarmant de fluidité et d'intelligibilité, c'est un roman subtil et prenant de bout en bout dont j'ai eu tort de repousser si longtemps la lecture.

Anna Karénine est disponible en français chez Gallimard (entre autres), collection folio classique.

Les avis de Magda, Bladelor et Keisha.





Nota Bene: BiLLet MULtilinGUE / mulTILINgual PoST / MEHRsprachIGER EinTRag / FlerSPRÅkigt inlÄgG



Sanningen om Sascha Knisch
Aris Fioretos
Norstedts 2002
334 s.
Sanningen om Sascha Knisch är andra delen av Aris Fioretos trilogi om kropp och vetenskap. Jag har läst den första delen, Stockholm noir, som handlade om hjärnan och spelade i Stockholm på 1920-talet, för några år sedan och tyckte att den var mycket intressant, fast inte precis lätt att läsa. Sanningen om Sascha Knisch är ännu bättre – och inte mindre krävande – och handlar, som titeln på boken redan antyder, om Sascha Knisch, en ung österrikare som jobbar som filmmaskinist i Weimarrepublikens Berlin. Och som gärna klär sig som kvinna, något han får göra endast hemligt. Därför besöker han en minette, Dora, som ska visa för honom hur man „blir“ kvinna. De blir till och med vänner men hon dör/blir mördad – man vet inte så riktigt – medan han gömmer sig halvnaken i hennes garderobe... Sen berättar Sascha om sitt och Doras liv, om allt som händer kring dem i Berlin på den tiden och har med kön som biologisk och social kategori och med sexualitet att göra. Å ena sidan finns hälsorådets Froehlich (en fiktiv version av Magnus Hirschfeld) Stiftelse för Sexualforskning och undersökningen av „det gråa könet“, å andra sidan Horst Hauptsteins fascistiska „Brödraskap“ och dess strävande efter den 100-procentiga manlighet och „testklarnas triumf“ (ett programmatiskt uttryck).

Allt beror på tolkningen i Sanningen om Sascha Knisch, för ingenting är som det ser ut: en stad är inte bara en stad utan ett tecken, en symbol för kroppens vetenskapliga undersökning; en man inte bara en man och en kvinna inte bara en kvinna, utan en konstruktion. Till och med Saschas labyrintiska berättelse måste tolkas och det blir klart att det inte går att veta säkert vad som är sant, för alla ljuger, framför allt Sascha. Signaler för att texten är en (lekfull) fiktion som man inte får tro på finns överallt: till ex. vissa namn (Karla Manetti d.v.s. „Manna“) eller epilogen till Saschas berättelse som presenteras som „bihang“, alltså ett uttryck för testiklar som används flera gånger i romanen. Och Sascha själv verkar lite konstig som figur: med allt som händer i hans liv kunde man tänka sig, att han, som dessutom är berättaren, skulle känna och undersöka starka emotioner. Men så är det inte, han visar hellre kroppsliga, somatiska symptomer som smärta eller upphetsning än psykologiska variationer som till ex. sorg.

Jag tyckte jätte mycket om hur Aris Fioretos undersöker förhållandet mellan vetenskap, sexualitet, politik, världshistoria, moral och konst och om hur han blandar historiska – köns och könsidentitetens reducering till en viss sexualorientering – och moderna – kön som konstruktion med flytande gränser – könsteorier. Sanningen om Sascha Knisch är en mycket intelligent och ibland rolig roman som jag skulle rekommendera till alla Berlin- och köns(teori)intresserade.

Sanningen om Sascha Knisch publiceras av Norstedts.



La vérité de Sascha Knisch
Aris Fioretos
Le Serpent à plumes 2008
trad. de l'anglais par Anne Damour
448 p.
La vérité de Sascha Knisch est le deuxième volet de la trilogie d'Aris Fioretos (auteur suédois contemporain d'origine gréco-autrichienne) sur le corps et la science. J'ai lu le premier volume Stockholm noir (non traduit en français), dans lequel il était question du cerveau et du Stockholm des années 20, il y a quelques années et l'avait trouvé très intéressant bien que pas évident à lire. La vérité de Sascha Knisch est encore meilleur – mais non moins exigeant – et raconte l'histoire, comme le titre l'indique, de Sascha Knisch, un jeune Autrichien travaillant comme projectionniste dans le Berlin de la République de Weimar. Et qui aime s'habiller en femme, une activité bien entendu secrète qui l'amène à solliciter l'aide d'une professionnelle, Dora, qui doit lui apprendre comment „devenir“ une femme. Leur relation se transforme petit à petit en amitié mais Dora meurt/est assassinée – on ne sait pas trop – tandis que Sascha est caché, à moitié nu, dans le placard de la jeune femme... Sascha fait ensuite le récit de sa vie et de celle de Dora ainsi que de toutes les explorations du genre, du sexe et de la sexualité entreprises à l'époque à Berlin. On y trouve d'un côté la Fondation de Recherche Sexuelle du docteur Froehlich (une version fictive de Magnus Hirschfeld) et son étude du „sexe gris“, d'un autre la „Brödraskap“ (société fraternelle) fascite de Horst Hauptstein cherchant à atteindre la virilité maximum et „le triomphe des testicues“ (tout un programme).

Dans La vérité de Sascha Knisch, tout est une question d'interprétation, car les apparences y sont trompeuses : ainsi la ville n'y est-elle pas seulement une ville mais aussi un signe, un symbole de l'exploration scientifique du corps ; un homme n'est pas seulement un homme de même qu'une femme n'est pas juste une femme mais une construction. Pareil pour le récit labyrinthique de Sascha qui exige, lui aussi, un travail d'interprétation. Il apparaît en effet assez vite que l'authenticité des faits relatés est loin d'être garantie, car tout le monde ment, Sascha le premier. Les signaux indiquant que le texte est une fiction ne manquent pas, qu'il s'agisse par ex. de jeux de mots dans certains noms (Karla Manetti, „Karl“ signifiant à l'origine „homme“) ou bien de l'épilogue au récit de Sascha intitulé „bihang“ (soit „annexe“, mais n'ayant pas lu la traduction française je ne sais pas quel terme exact la traductrice a choisi), une expression employée plusieurs fois dans le roman comme synonyme de „testicules“. Sascha lui-même est un personnage un peu étrange : avec tout ce qui lui arrive et étant qui plus est le narrateur de sa propre histoire, on pourrait penser qu'il serait sujet à de très fortes émotions et qu'il tenterait de les analyser. Or ce n'est pas le cas, puisqu'il exhibe plutôt des symptômes physiques, somatiques tels que la douleur ou l'excitation (sexuelle) que des états psychologiques tels que le deuil.

J'ai beaucoup apprécié la façon dont Aris Fioretos étudie les relations existant entre science, sexualité, politique, histoire, morale et art ainsi que la mise en contraste de théories historiques du genre – soit la réduction du sexe et du genre à une certaine orientation sexuelle – avec d'autres plus modernes – soit le genre (et le sexe) en tant que construction aux limites difficiles à établir. Voilà un roman intelligent et parfois drôle que je recommande à tous ceux et celles que Berlin et les théories du genre intéressent.

La vérité de Sascha Knisch est paru au Serpent à plumes. A noter qu'Anne Damour a établi la traduction française à partir de la version anglaise du texte réalisée par Aris Fioretos lui-même.

The author's website (auf deutsch, in English, på svenska).





Operation Clear Backlog: Episode 4

Dimanche, 4 juillet 2010

Nota Bene: BiLLet MULtilinGUE / mulTILINgual PoST / MEHRsprachIGER EinTRag / FlerSPRÅkigt inlÄgG



And finally, the last part of this splendiferous excavating operation which already saved so many books – or rather what I had to say about them – from the jaws of oblivion... Without further ado, today's extraordinary selection:


Johan Kling: Människor helt utan betydelse

Människor helt utan betydelse
Johan Kling
Norstedts 2009
165 s.

Johan Klings debutroman har ofta presenterats som ett slags samtidsflanörlitteratur och de är Människor helt utan betydelse faktiskt. Sommaren 1998 i Stockholm: Magnus, som frilansar i mediabranschen, promenerar genom staden. Han tänker hela tiden på en kvinna som inte verkligen passar till honom och träffar människor han känner men inte vill vara med. Magnus söker jobb. De som kunde ha uppdrag åt honom vet värför han kommer. Till de andra, vänner, kollegor osv., säger Magnus att allt är bra. Och de säger precis samma sak. Världen är helt utan betydelse, människorna helt toma, bara skal. Till och med – eller framför allt – denna, vars namn upprepats och åter upprepats (till ex. Andreas Beckholt). De står som begrepp för meningsförlust. Stämningen är viktigast i boken. Det händer nästan ingenting, men då, vad skulle hända när alla ljuger om sig själva? Alla figurers favorituttryck är ju „det är bra“, „inte så farligt“ och „ingen fara“.
Det som ger charm till romanen är distansen som finns mellan det som Magnus tänker på och det som han och hans kompisar och kollegor pratar om. Kontrasten är ibland väldigt rolig. Magnus kanske är en loser, men han är också den enda som ifrågasätter världen, den enda som kämpar om sin individualitet. En elegant debut.

Bokhoras recension.
Människor helt utan betydelse publiceras av Norstedts.


Renée Vivien: La Dame à la louve
La Dame à la louve
Renée Vivien
Gallimard 2007 (1904)
141 p.

Changement radical de style et de sujet avec La Dame à la louve de Renée Vivien, un recueil de nouvelles „fin de siècle“ de 1904. Aventurières, prostituées, déesses, voyageuses solitaires, êtres androgynes, voilà les héroïnes que privilégie Renée Vivien dans ces textes au féminisme d'avant-garde. L'ambiance y est tour à tour fantastique, exotique ou mystique, le style toujours plein de panache et de lyrisme – parfois à la limite du kitsch.
Si bien sûr la découverte d'une auteure ayant exploré de bonne heure (pour le 20e siècle, j'entends) les questions de genre et l'homosexualité féminine m'enchante, je regrette cependant que ses personnages constituent plus des variations de certains archétypes/stéréotypes que des individus à la psychologie plus élaborée. En gros c'est femme forte voire insensible et cruelle contre homme primitif et lâche. Seuls les décors et les noms changent. Les textes du recueil étant très courts, je veux bien lui accorder le bénéfice du doute et croire que le format est en partie responsable de cette impression. Il faudrait que je tente de lire le roman autobiographique, Une femme m'apparut, de cette Anglaise d'expression française, grande voyageuse et traductrice de Sappho, pour voir si celle-ci se confirme ou non.

„Au fond de notre amitié, pourtant réelle, croupissait une vase corrompue de soupçon, de haine même. Elle se défiait de moi, et je n'oubliais pas mon ressentiment féroce de mâle dédaigné. Les hommes sont des cochons, voyez-vous, de simples cochons : c'est d'ailleurs leur unique supériorité sur les femmes, qui ont parfois la faiblesse et le tort d'être bonnes... Je ne pardonnerai jamais à Nell de ne point avoir voulu être ma maîtresse... Je ne le lui pardonnerai jamais, non, pas même à mon lit d'agonie...“ (p. 97, Brune comme une noisette)

La Dame à la louve est publié chez Gallimard en collection folio 2 €.


Jeanette Winterson: The Stone Gods

The Stone Gods
Jeanette Winterson
Hamish Hamilton 2007
207 p.

I'll say just enough about this book to tease you. The rest you'll have to discover by yourselves, for I believe it is how it should be read: without too much preparation. The Stone Gods is science fiction at its best – whatever Jeanette Winterson herself might say about her work, yes, this is science fiction. The kind that understands that it's not so much the depiction of potential technological progress that's important, than the exploration of a society's response to this progress. What kind of new social phenomenon will arise from it? What unforseen or unwanted tendencies will grow out of it? Such are the questions found at the core of truly thought-provoking SF.
The Stone Gods is a tale of the birth and death of worlds, an exploration of both the past and the future, and, as always with Winterson, of gender, sexuality, consciousness, and storytelling as such. Beautifully served by Winterson's imaginative prose and featuring a heroine, Billie Crusoe, who is quite the sort of standoffish female character with a rough sense of humour and a keen mind that I like so much – think Thursday Next, Smilla Jaspersen or Daria Morgendorffer –, The Stone Gods is an absolute must read.

„This new world weighs a yatto-gram.
But everything is trial-size; tread-on-me tiny or blurred-out-of-focus huge. There are leaves that have grown as big as cities, and there are birds that nest in cockleshells. On the white sand there are long-toed clawprints deep as nightmares, and there are rock pools in hand-hollows finned by invisible fish.
Trees like skycrapers, and housing as many. Grass the height of hedges, nuts the swell of pumpkins. Sardines that would take two men to land them. Eggs, pale-blue-shelled, each the weight of a breaking universe.
And, underneath, mushrooms soft and small as a mouse ear. A crack like a cut, and inside a million million microbes wondering what to do next. Spores that wait for the wind and never look back.
Moss that is concentrating on being green.“ (p. 3)

Lazy loved it, too (in Swedish).
The Stone Gods is published by Hamish Hamilton (Penguin).


Et si l'habit faisait le moine ?

Lundi, 28 juin 2010


La Harpe de Birmanie
Michio Takeyama
trad. du jap. par Hélène Morita
Le Serpent à plumes 2006 (2002)
(jap. orig. 1948)

A ceux que les bruits éléphantesques des vuvuzelas insupportent je propose de plonger dans l'univers musical – et littéraire – au combien plus subtil de La Harpe de Birmanie (Biruma no tategoto) de Michio Takeyama. Ce roman basé sur des récits de soldats japonais ayant combattu en Birmanie pendant la Seconde Guerre Mondiale est un classique de la littérature japonaise. On y suit les pérégrinations d'une compagnie japonaise un peu spéciale à la fin de la guerre et durant son passage dans un camp de prisonniers tenu par les Anglais avant son rapatriement au Japon. Je dis un peu spéciale car cette compagnie chante, pendant ses missions et ses temps de repos, pour communiquer dans la jungle ou pour préserver la bonne entente au sein de la troupe et éviter le désespoir. Cette activité artistique peu commune est le fait de deux hommes, le capitaine-chef de chœur et le caporal Mizushima. Ce dernier étant naturellement doué pour la musique, il construit avec les moyens du bord divers instruments, dont la fameuse harpe birmane, pour lesquels il compose les accompagnements les plus exquis. Armé de sa harpe et vétu d'un longyi, le vêtement traditionnel birman, Mizushima, à qui un teint hâlé et des yeux clairs confèrent une certaine ressemblance avec les autochtones, n'a aucun mal à se faire passer pour un Birman, un énorme avantage pour qui veut se déplacer incognito en territoire ennemi. Mais lorsque le Japon capitule, cette compagnie est faite prisonnière et apprend par les Anglais qu'une autre troupe, n'ayant pas encore eu vent de la défaite de sa patrie, continue à se battre dans la montagne. Souhaitant empêcher un massacre inutile de ses compatriotes, le capitaine obtient des Anglais la permission d'envoyer Mizushima en mission de secours : il doit tenter de convaincre l'autre compagnie de se rendre. La compagnie chantante est elle transférée dans un camp de prisonniers, le temps passe et Mizushima ne revient pas. Les informations sur la bataille dans la montagne sont difficiles à obtenir et surtout impossibles à vérifier. Mizushima est-il blessé ? Mort ? A-t-il pu accomplir sa mission ? A-t-il déserté ? Des mois durant, la compagnie chantante attend le retour du caporal, perdant lentement l'espoir de jamais le revoir. Jusqu'au jour où, pendant ses heures de travaux forcés, elle tombe nez à nez avec un moine birman aux traits étrangements familiers... ou peut-être pas... ou peut-être que si....

Ecrit dans un style assez terre à terre qui ne paye pas de mine, La Harpe de Birmanie est un récit de guerre des plus intelligents et des plus subtils, emprunt de valeurs humanistes. Il constitue bien sûr un hymne aux bienfaits d'une expérience collective de l'art. Ainsi la pratique du chant permet-elle aux membres de la compagnie de Mizushima de garder leur individualité tout en renforçant l'esprit de camaraderie, contrairement à la compagnie totalement fanatisée qu'il tente de sauver dans la montagne. Le destin de Mizushima quant à lui permet à Takeyama d'explorer, peu de temps après les faits – le roman date de 1948 –, les questions de responsabilité individuelle et collective, de devoir, de dilemme moral et de patriotisme d'une manière étonnamment posée et lucide. Takeyama a choisi, plutôt que d'entrer dans de grands discours abstraits sur la guerre et la paix, de rendre compte des pensées et des doutes de ceux qui ont vécu le conflit sur le terrain, avec toutes les nuances et les situations ambiguës que cela implique. Le seul à répondre concrètement, par ses actes mêmes, aux questions morales posées ici est Mizushima. Mais il est clair que ce choix est le fruit d'une recherche et d'un questionnement individuels nécessaires qu'aucune solution toute faite, qu'aucune pensée prête à l'emploi ne saurait remplacer.

Takeyama propose également une réflexion très intéressante sur la modernité et le processus de modernisation d'un pays. Pendant leur capativité, les soldats japonais ont tout loisir d'échanger leurs avis sur leur patrie et sur le pays dans lequel ils sont venus combattre. D'un côté la vie birmane, humble et pauvre, inspirée par un respect profond pour les enseignements du bouddhisme et prémoderne, de l'autre la société japonaise, active et contraignante, à la discipline toute militaire mais dont le processus de modernisation fut rapide et est encore très récent (depuis le début de l'ère Meiji, 1868-1912). Le texte évite tant l'écueil de l'apologie d'une pensée impérialiste soi-disant vectrice de modernité bienfaisante que celui d'un discours naïf de retour à la terre, à un état prémoderne jugé plus „naturel“. En effet, bien qu'il se trouve parmi les soldats de la compagnie chantante des tenant de ces deux idéologies, ceux-ci ne représentent qu'une partie des voix s'exprimant. S'y mêlent des opinions de soldats plus modérés et surtout plus lucides qui, bien que conscients des défauts de la modernité et des horreurs qu'elle engendre – et dont ils ont été les témoins directs –, se rendent bien compte qu'il est trop tard pour effectuer un retour en arrière. La discussion est équilibrée et tout consensus se révèle impossible, même au sein d'un petit groupe de prisonniers de guerre. Au-delà de l'évolution souvent lente des mentalités, c'est d'un changement radical dans la conscience des peuples dont il est question ici, un débat tout à fait transposable à notre époque.
La Harpe de Birmanie est à juste titre un classique de la littérature japonaise. D'abord facile malgré la gravité des sujets traités, sa finesse psychologique et son humanité touchent le lecteur tant émotionnellement qu'intellectuellement. Un récit d'une grande force.

La Harpe de Birmanie paraît au Serpent à plumes dans la collection Motifs.

Le roman a par ailleurs été adapté deux fois au cinéma par le même réalisateur (!), Kon Ichikawa: en noir et blanc en 1956 puis en couleur en 1985.

L'avis d'Ajia.




Typhon en culottes courtes

Mercredi, 16 juin 2010


L'écume de l'aube
Roger Leloup
Duculot 1991
279 p.

L'écume de l'aube est certainement l'un des romans que j'ai le plus souvent relus. Ayant récemment rédigé un article (à paraître en août) sur Yoko Tsuno, mon héroïne de BD préférée, j'ai eu envie de me replonger dans le récit de sa jeunesse. Yoko naît et grandit sur l'île du Songe, île japonaise imaginaire. Fille unique et turbulente d'un géophysicien et d'une femme au foyer, elle chamboule la vie de sa famille le jour de son cinquième anniversaire où elle s'introduit dans le pavillon situé au fond du jardin. Son grand-père, ancien ostréiculteur ayant fait faillite pour avoir poursuivi en vain son rêve de créer une perle transparente, y vit en reclus, entouré d'aquariums. Depuis la mort de sa femme qu'il se reproche d'avoir tant négligée parce que trop occupé à courir après son rêve, Onoue Tsuno est brouillé avec ses enfants et n'a jamais daigné faire la connaissance de sa petite-fille. Mais lorsqu'il découvre Yoko, pleine de joie de vivre et fascinée par ses aquariums, il tombe rapidement sous son charme et se réintègre peu à peu à la vie de famille. Au fil des années, la complicité de la petite fille avec son grand-père et Aoki*, le kamikaze devenu moine bouddhiste qu'Onoue sauva pendant la guerre, grandit. Et puis un jour, sans trop savoir ce qu'elle demande là, Yoko persuade son grand-père de retenter la réalisation d'une perle transparente, l'écume de l'aube, qui l'amènera, presqu'adulte, à vivre sa première aventure hors du Japon.

Casterman 2000

Il est assez rare que les héros de bande dessinée vivent aussi des aventures sous forme de roman ; le seul autre exemple qui me vienne à l'esprit, du moins en BD européenne, c'est Hugo Pratt avec Corto Maltese (La Ballade de la mer salée) et Cour des mystères (Corto en Sibérie). Je n'irai certes pas prétendre que L'écume de l'aube est un chef-d'œuvre de style – il souffre en effet de quelques métaphores éculées et de répétitions. Il n'en reste cependant pas moins que c'est un récit très efficace, agréable à lire et, comme toujours avec Yoko et Roger Leloup, très humain. Yoko n'est pas une enfant modèle. Sa jeunesse est parsemée de grands secrets et de petits mensonges, de contradictions et de colères et ses joies, ses peines, son premier amour et son désir d'aventure et d'inconnu ne manquent jamais de me toucher, même après plusieurs relectures. Est-ce parce que je connais sur le bout des doigts l'univers de cette héroine ou parce que ses aventures m'accompagnent depuis l'enfance que ce roman d'apprentissage me parle autant ? Les deux sans doute. Et je n'en suis sûrement pas à ma dernière relecture. À noter que le roman est illustré de superbes crayonnés de l'auteur.

*Aoki apparaît aussi dans l'album La fille du vent de 1979, l'un des meilleurs (et des plus tristes) de la série.

L'écume de l'aube fut publié pour la première fois chez Duculot (1991). Cette édition est épuisée depuis longtemps mais Casterman en a sorti un version cartonnée en grand format toujours disponible.

L'avis de Bladelor.



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