Et si l'habit faisait le moine ?

Lundi, 28 juin 2010


La Harpe de Birmanie
Michio Takeyama
trad. du jap. par Hélène Morita
Le Serpent à plumes 2006 (2002)
(jap. orig. 1948)

A ceux que les bruits éléphantesques des vuvuzelas insupportent je propose de plonger dans l'univers musical – et littéraire – au combien plus subtil de La Harpe de Birmanie (Biruma no tategoto) de Michio Takeyama. Ce roman basé sur des récits de soldats japonais ayant combattu en Birmanie pendant la Seconde Guerre Mondiale est un classique de la littérature japonaise. On y suit les pérégrinations d'une compagnie japonaise un peu spéciale à la fin de la guerre et durant son passage dans un camp de prisonniers tenu par les Anglais avant son rapatriement au Japon. Je dis un peu spéciale car cette compagnie chante, pendant ses missions et ses temps de repos, pour communiquer dans la jungle ou pour préserver la bonne entente au sein de la troupe et éviter le désespoir. Cette activité artistique peu commune est le fait de deux hommes, le capitaine-chef de chœur et le caporal Mizushima. Ce dernier étant naturellement doué pour la musique, il construit avec les moyens du bord divers instruments, dont la fameuse harpe birmane, pour lesquels il compose les accompagnements les plus exquis. Armé de sa harpe et vétu d'un longyi, le vêtement traditionnel birman, Mizushima, à qui un teint hâlé et des yeux clairs confèrent une certaine ressemblance avec les autochtones, n'a aucun mal à se faire passer pour un Birman, un énorme avantage pour qui veut se déplacer incognito en territoire ennemi. Mais lorsque le Japon capitule, cette compagnie est faite prisonnière et apprend par les Anglais qu'une autre troupe, n'ayant pas encore eu vent de la défaite de sa patrie, continue à se battre dans la montagne. Souhaitant empêcher un massacre inutile de ses compatriotes, le capitaine obtient des Anglais la permission d'envoyer Mizushima en mission de secours : il doit tenter de convaincre l'autre compagnie de se rendre. La compagnie chantante est elle transférée dans un camp de prisonniers, le temps passe et Mizushima ne revient pas. Les informations sur la bataille dans la montagne sont difficiles à obtenir et surtout impossibles à vérifier. Mizushima est-il blessé ? Mort ? A-t-il pu accomplir sa mission ? A-t-il déserté ? Des mois durant, la compagnie chantante attend le retour du caporal, perdant lentement l'espoir de jamais le revoir. Jusqu'au jour où, pendant ses heures de travaux forcés, elle tombe nez à nez avec un moine birman aux traits étrangements familiers... ou peut-être pas... ou peut-être que si....

Ecrit dans un style assez terre à terre qui ne paye pas de mine, La Harpe de Birmanie est un récit de guerre des plus intelligents et des plus subtils, emprunt de valeurs humanistes. Il constitue bien sûr un hymne aux bienfaits d'une expérience collective de l'art. Ainsi la pratique du chant permet-elle aux membres de la compagnie de Mizushima de garder leur individualité tout en renforçant l'esprit de camaraderie, contrairement à la compagnie totalement fanatisée qu'il tente de sauver dans la montagne. Le destin de Mizushima quant à lui permet à Takeyama d'explorer, peu de temps après les faits – le roman date de 1948 –, les questions de responsabilité individuelle et collective, de devoir, de dilemme moral et de patriotisme d'une manière étonnamment posée et lucide. Takeyama a choisi, plutôt que d'entrer dans de grands discours abstraits sur la guerre et la paix, de rendre compte des pensées et des doutes de ceux qui ont vécu le conflit sur le terrain, avec toutes les nuances et les situations ambiguës que cela implique. Le seul à répondre concrètement, par ses actes mêmes, aux questions morales posées ici est Mizushima. Mais il est clair que ce choix est le fruit d'une recherche et d'un questionnement individuels nécessaires qu'aucune solution toute faite, qu'aucune pensée prête à l'emploi ne saurait remplacer.

Takeyama propose également une réflexion très intéressante sur la modernité et le processus de modernisation d'un pays. Pendant leur capativité, les soldats japonais ont tout loisir d'échanger leurs avis sur leur patrie et sur le pays dans lequel ils sont venus combattre. D'un côté la vie birmane, humble et pauvre, inspirée par un respect profond pour les enseignements du bouddhisme et prémoderne, de l'autre la société japonaise, active et contraignante, à la discipline toute militaire mais dont le processus de modernisation fut rapide et est encore très récent (depuis le début de l'ère Meiji, 1868-1912). Le texte évite tant l'écueil de l'apologie d'une pensée impérialiste soi-disant vectrice de modernité bienfaisante que celui d'un discours naïf de retour à la terre, à un état prémoderne jugé plus „naturel“. En effet, bien qu'il se trouve parmi les soldats de la compagnie chantante des tenant de ces deux idéologies, ceux-ci ne représentent qu'une partie des voix s'exprimant. S'y mêlent des opinions de soldats plus modérés et surtout plus lucides qui, bien que conscients des défauts de la modernité et des horreurs qu'elle engendre – et dont ils ont été les témoins directs –, se rendent bien compte qu'il est trop tard pour effectuer un retour en arrière. La discussion est équilibrée et tout consensus se révèle impossible, même au sein d'un petit groupe de prisonniers de guerre. Au-delà de l'évolution souvent lente des mentalités, c'est d'un changement radical dans la conscience des peuples dont il est question ici, un débat tout à fait transposable à notre époque.
La Harpe de Birmanie est à juste titre un classique de la littérature japonaise. D'abord facile malgré la gravité des sujets traités, sa finesse psychologique et son humanité touchent le lecteur tant émotionnellement qu'intellectuellement. Un récit d'une grande force.

La Harpe de Birmanie paraît au Serpent à plumes dans la collection Motifs.

Le roman a par ailleurs été adapté deux fois au cinéma par le même réalisateur (!), Kon Ichikawa: en noir et blanc en 1956 puis en couleur en 1985.

L'avis d'Ajia.




Sarah
Otomo/ Nagayasu
Aus dem Jap. übersetzt von Junko Iwamoto-Seebeck und Jürgen Seebeck
Carlsen 1996
(jap. Orig. 1990)

Ende April fand der 12. Anime Marathon in Brehna statt und da ich dieses Jahr ziemlich oft als Aufsicht in der Mangabibliothek saß, habe ich sogar Zeit gehabt, eine Serie (soweit vorhanden) durchzulesen, nämlich Sarah von Kastuhiro Otomo (Text) und Takumi Nagayasu (Zeichnungen).

Als Scharen von Menschen versuchen, ihre durch Anschläge beschädigten Raumstationen zu verlassen, um notgedrungen auf eine längst vergiftete Erde zurückzukehren, wird Sarah von ihren drei Kindern, Harato, Satoko und Tsumuri getrennt. Sie behält bei sich nur ihr letztes Kind, einen Säugling, und muss fliehen. Was damals passiert ist, was Sarah auf ihrer Flucht erlebt hat, erfährt der Leser erst später und nur partiell. Als wir Sarah einige Jahre nach den Anschlägen auf der Erde wieder begegnen, ist sie eine rätselhafte Einzelkämpferin geworden. Der Händler Tsue ist ihr einziger Weggefährte, dem sie sich aus praktischen Gründen – er besitzt einen LKW – angeschlossen hat. Zusammen reisen sie durch Wüsten, halb leere Städte und Kriegszonen, sie auf der Suche nach ihren Kindern, er auf der Suche nach guten Geschäften, und werden bei jeder Etappe mit dem Zerstörungspotential menschlichen Machtstrebens aufs Neue konfrontiert.

Leider hat Carlsen die Veröffentlichung der deutschen Übersetzung von Sarah nach 14 (sehr schmalen) Bänden im 25x16,6 cm Format unterbrochen, so dass ich nur einen Teil der Serie bewerten kann (alle Bände sind gespiegelt, anders aufgeteilt als im Original und ich werde den Verdacht nicht los, dass die Übersetzung nicht ganz sauber ist, hören doch viele Sprechblasen mitten im Satz abrupt auf... so hat man es eben in den 90ern gemacht... und heute ist die Serie natürlich vergriffen). Aber was ich davon lesen konnte, immerhin einen Großteil der Serie, war beeindruckend. Angefangen mit der Hauptfigur, denn wenn das allgemeine postapokalyptische Setting samt Figur, die nach etwas Verlorenem sucht, nicht gerade revolutionär ist, so ist die Entscheidung für eine Protagonistin statt eines Protagonisten in einem solchen Kontext eher selten. Man mag natürlich argumentieren, dass die Betonung von Sarahs Mutterrolle wiederum das alte Klischee der Mutter bestätigt, die alles tut, um ihre Kinder zu schützen, gar nur noch um ihrer Kinder willen lebt. Und das würden sogar die ersten Bände der Serie tendenziell bestätigen. Nur wird dieses Klischee bald durch Sarahs Konfrontation mit anderen „Müttern“ relativiert und durch die Auseinandersetzung mit Kindsmord, Prostitution und Notlagen unterwandert. Selbst das Bild des Kindes als gutes, unverdorbenes Wesen, das man nur lieben kann und sogar lieben muss, wird hier demontiert. Sarah ist keine perfekte Mutter und auf keinen Fall eine Frauenfigur, die sich auf diese eine Rolle reduzieren ließe. Groß und stark, in einem Umhang gehüllt, der auch sämtlichen Spacepirates und Vampirjägern des Mangauniversums stünde, tritt sie vor allem als wortkarge Kämpferin auf – und wie sie da kämpft! - und wird durch eine Umdeutung des Motivs der abgeschnittenen Brust mit den Amazonen assoziiert. Und überhaupt ist eine solche Untersuchung von Weiblichkeit im stark männlich dominierten Science-Fiction-Genre, dazu noch im Zusammenhang mit einem Krieg, in den sich auch Sarah einmischt, für mich ein Grund zu jubeln. Die einzige vergleichbare Figur, die mir im Bereich Manga/Anime spontan einfällt, ist Miyazakis Nausicaä.

Sarah ist aber nicht nur ein thematisch sondern auch graphisch, dank Nagayasus realisitschen und souveränen Zeichenstils, hervorragender Manga. Ob Porträts, Landschaften, Mengen, Explosionen oder Kampfszenen, alles ist perfekt gezeichnet. Sowohl auf der Panel- als auch auf der Seitenebene zeigt Nagayasu einen grandiosen Sinn für Komposition und Dynamik. Einige Ganzseitenillustrationen erinnern absichtlich an Propagandaplakate, so dass die Mechanismen totalitärer Diskurse hier auch auf graphischer Ebene entlarvt werden.

Wer Science-Fiction mag und/oder auf der Suche nach Mangas mit starken Frauenfiguren ist, sollte auf jeden Fall Sarah lesen. Und wer französisch lesen kann, hat sogar die Möglichkeit, die Serie zu Ende zu lesen, denn Delcourt hat sie, im Gegensatz zu Carlsen, abgeschlossen (dabei muss man allerdings beachten, dass Band 14 in der deutschen Fassung Band 8 in der französischen entspricht, welche insgesamt aus 11 Bänden besteht). Hoffentlich werde ich selbst irgendwann dazu kommen, mir die restlichen drei Bände auf französisch zuzulegen...




„Kaboum !“ a dit le volcan...

Samedi, 17 avril 2010


Puisque l'Eyjafjallajökull nous empêche Mo, Fashion, Karine, Caroline, Stéphanie et moi de nous retrouver à Berlin pour un week-end de folie hautement culturelle, j'ai trouvé qu'une petite bibliographie volcanique était de rigueur. Et la liste est ouverte aux suggestions donc n'hésitez pas à en faire ;-) :

Romans:

Edward Bulwer-Lytton The Last Days of Pompeii (1834)
Shusaku Endô Kazan (Volcano) (1960)
Robert Harris Pompeii (2003)
Malcolm Lowry Under the Volcano (1947)
Maja Lundgren Pompeji (2001), disponible en français chez Actes Sud
Susan Sontag The Volcano Lover (1992)
Jules Verne Voyage au centre de la terre (1864/1867), Le Volcan d'or (1899)


BD:

Hergé Vol 714 pour Sydney (Les Aventures de Tintin et Milou t. 22)
Roger Leloup La Forge de Vulcain (Yoko Tsuno t. 3), Le Matin du monde (Yoko Tsuno t. 17)
Hugo Pratt (Corto Maltese t. 12)


De tout cela j'ai lu le Tintin, bien sûr, les deux Yoko Tsuno (Le Matin du monde est l'un des meilleurs albums de la série), le Corto Maltese (très onirique !) ainsi que le roman de Maja Lundgren, dans lequel on apprend que le Vésuve et le Krakatoa ont un jour été amants et que les tigres peuvent communiquer avec les volcans...

Update : Et une addition hautement scientifique et en images proposée par Caroline :-) :



Minéralogie des volcans, ou Description de toutes les substances produites ou rejetées par les feux souterrains. Par M. Faujas de Saint-Fond. Paris, 1784. Ce texte est même disponible en ligne ici.




Souvenirs et mutations

Lundi, 16 novembre 2009


La Mer
Yôko Ogawa
trad. du jap. par Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud 2009
(éd. jap. 2006)
148 p.

J'ai découvert l'oeuvre de Yôko Ogawa il y a des années avec La PiscineLes AbeillesLa Grossesse, trois récits subtilement troublants, et depuis je mets un point d'honneur à collectionner ses textes parus en français – il faut dire que les couvertures judicieusement choisies et la qualité générale des livres de chez Actes Sud invitent à la récidive –, quitte à les garder ensuite au chaud pendant un moment avant de me plonger dedans. Car Ogawa crée des ambiances si particulières qu'il faut être de l'humeur adéquate – sans parler des conditions atmosphériques – pour pouvoir les apprécier à leur juste valeur. Son univers intimiste, peuplé de personnages souvent banals mais en équilibre instable, s'articule d'après ce que j'ai pu lire d'elle selon deux axes principaux: celui du malaise, dû entre autre au changement, au désir, à la maladie, la mort, la dégénérescence ou encore la prise de conscience et la transgression de règles ou de limites (personnelles, sociales), et celui du souvenir et de sa conservation ou perte, qu'il soit d'enfance, encore en construction ou qu'il prenne la forme du deuil ou de l'absence. De prime abord cela peut paraître morbide et déprimant mais tout l'art d'Ogawa consiste en un travail de funambule entre la symbolique de la destruction et celle du renouveau, l'exemple le plus frappant en étant certainement La Grossesse. Rien n'échappe à son regard, pas la moindre faiblesse ni la plus petite lâcheté ou trahison; elle détecte pour ainsi dire les grains dans l'engrenage du monde et de l'esprit de ses personnages, créant ainsi la base de son esthétique du malaise, que viennent renforcer des ambiances calmes, parfois irréelles. Si tourment il y a, il est intérieur, le personnage/narrateur, enfermé dans son esprit et son corps, en proie au doute, désir ou toute autre émotion, se trouvant toujours comme séparé par une fine membrane de ce monde ou de cet autre familier et pourtant si imperméable à toute tentative d'appréhension. C'est cette angoisse existentielle, présentée dans un style laconique, dans des récits d'une grande sobriété qui m'attire – et en attire certainement d'autres parmi vous – chez elle.

On retrouve ces thèmes et ambiances aussi dans La Mer, recueil de nouvelles sorti cette année en France (en 2006 au Japon), même si l'ensemble est de facture inégale. La première nouvelle, celle qui a donné son titre au recueil, est une bonne entrée en matière, nous rappelant grâce à cette histoire de mystérieux instrument de musique qu'ici prévaut le symbole, le sens investi dans l'objet, et que tout n'est pas à prendre au pied de la lettre. La seconde cependant, Voyage à Vienne, qui mêle certes la thématique du malaise à celle du souvenir, m'a semblé un peu trop facile. Il m'est malheureusement impossible de vous expliquer pourquoi sans en révéler la chute donc je me tais et vous invite à en juger par vous-mêmes. Je peux toutefois vous dire qu'elle raconte les tribulations d'une jeune femme en vacances à Vienne forcée par le hasard (et sa mauvaise conscience) à accompagner une dame âgée à la recherche d'un ancien amant mourant.

La quatrième et la cinquième, Le crochet argenté et Boîtes de pastilles, – oui, j'ai sauté la troisième, j'y reviendrai ensuite – sont pour le moins insignifiantes et gentillettes (il faut dire qu'elles sont très courtes, quelques pages seulement), à tel point que j'avais un peu l'impression de lire du Delerm... quoique Boîtes de pastilles possède tout de même un certain potentiel démoralisant indirect si l'on a en tête certaines scènes du Tombeau des lucioles d'Isao Takahata figurant ce même genre de boîte de pastilles.

Les deux textes les plus réussis du recueil sont sans aucun doute le troisième et le sixième, Le bureau de dactylographie japonaise Butterfly et Le camion de poussins. Le premier reprend le principe déjà exploré dans L'Annulaire d'une jeune femme débutant dans une petite entreprise dont elle apprend et découvre petit à petit les mécanismes les plus subtils. Ce qui ne semble être au début que le récit peu intéressant d'une dactylo qui, toute la journée, manipule des caractères d'imprimerie sur une machine complexe afin de taper des résultats de recherches médicales évolue vers un texte troublant et fortement érotique – tout est dans la suggestion – à partir du moment où elle découvre l'existence du „gardien des caractères“ dont elle ne percevra jamais que la main et la voix au travers de l'ouverture d'une vitre en verre dépoli. Cette nouvelle-là, mes chers amis, est une petite merveille. S'y mêlent l'organique et l'anorganique à travers l'usage de termes médicaux renvoyant à une réalité bien charnelle et de caractères en plomb ainsi que le concret et la métaphore, le signe et le sens. On y retrouve également les idées déjà mentionnées de limite et de trangression symbolisées par cette petite ouverture dans le verre, qui est bien sûr aussi une métaphore sexuelle, et de difficulté voire impossibilité à appréhender, investir l'autre, si ce n'est, peut-être, au travers du signe, illustrée par les projections de pensées de la narratrice sur le gardien et signifiée par le flou du verre dépoli et les caractères d'imprimerie. Quant au Camion de poussins qui relate la rencontre entre un vieux portier d'hôtel mal à l'aise avec les enfants et une petite fille devenue muette à la suite du décès de ses parents et qui se met à collectionner avec lui toutes sortes de dépouilles animales, de l'oeuf vidé à la mue de serpent, il se concentre sur la symbolique de la destruction et du renouveau et, tout comme la nouvelle précédente, en même temps sur la communication. Destruction et renouveau se retrouvent ainsi de façon évidente dans l'association d'un vieil homme et d'une enfant, mais aussi dans l'image des poussins du camion (je n'en dis pas plus, vous lirez ça vous-mêmes) et surtout, en association avec le thème de la communication et de sa difficulté, dans celle du langage perdu de la petite fille auquel se substitue un nouveau à base de silence et de formes, les mues, apparemment vides de contenu et trace d'un état passé mais en réalité signes pleins de sens pour l'homme et l'enfant.

La dernière nouvelle enfin, intitulée La Guide, est racontée du point de vue du jeune fils de celle-ci qui fait la rencontre d'un élégant vieil homme (là encore dichotomie jeunesse/vieillesse), ancien poète conservateur de souvenirs, lors d'une excursion menée par sa mère et à laquelle il n'était pas censé participer. A nouveau, la comparaison avec L'Annulaire s'impose puisqu'il s'agit ici aussi de catégorisation et de préservation de souvenirs, douleurs, émotions. Le ton de La Guide est cependant beaucoup plus léger et optimiste, sans le côté morbide et érotique de L'Annulaire. Le souvenir illustré ici est bon et sa préservation se fait encore plus abstraite et, me semble-t-il, moins douloureuse, problématique. C'est dommage, je trouve, car il manque à la plupart des textes de ce recueil, pourtant indéniablement de facture ogawaienne, la force, la trangression radicale – qui dit subtil ne dit pas forcément mou – de textes plus anciens comme ceux déjà mentionnés ici ou encore Tristes revanches et La petite pièce hexagonale (et probablement Hôtel Iris que je n'ai cependant pas encore lu). Est-ce dû au format extrêmement court de ces textes (de deux à une quarantaine de pages) qui ne permet pas à chaque fois d'installer complètement la sensation de malaise ou bien est-ce le signe d'une évolution dans l'oeuvre d'Ogawa vers plus d'optimisme (ou peut-être les deux)? J'ai vérifié les dates de publication au Japon – ne vous fiez pas aux françaises puisqu'elles ne respectent pas la chronologie originale – des oeuvres que j'ai lues et me suis rendue compte que cela couvrait dix ans, de 1988 à 1998, avec une majorité de textes (et une préférence pour ceux-ci) parus entre 1990 et 1998. Le seul roman d'Ogawa contemporain de La Mer, c'est-à-dire paru en 2006, disponible actuellement en français est La Marche de Mina (les autres datent de 2000 à 2003). Quelqu'un l'a-t-il lu qui pourrait corroborer (ou non) mes observations?

Pour finir, un mot sur la traduction. Je regrette que certaines expressions manquent parfois d'idiomatisme ou de simplicité en français – on sent par moment que c'est traduit –, d'autant plus que je ne crois pas avoir jamais remarqué cela avant et que c'est toujours Rose-Marie Makino-Fayolle qui se charge de traduire Yôko Ogawa en français. J'ai aussi été un peu perturbée par les „eeh“ d'hésitation très japonais dans les dialogues (j'ai beau n'avoir que des bases en japonais, je sais quand même ça) qu'on aurait pu aisément remplacer par un „euh“ plus français. Mais je chipote là et cela m'a peut-être dérangée justement parce que je sais que c'est très japonais (de l'inconvénient d'aimer les animes et le cinéma japonais).


Quand simplicité rime avec subtilité

Lundi, 19 novembre 2007


Haiku. Anthologie du poème court japonais.
trad. du jap. par Corrine Atlan et Zéno Bianu
Poésie/
Gallimard 2002
239 p.
Sarinagara
Philippe Forest
Gallimard 2004 (folio 2006)
288 p. (352 p.)

Turquoise nous a gratifié la semaine dernière d'une superbe sélection de haikus – chaque jour un nouveau, soigneusement choisi en fonction de son humeur :-) – de Kobayashi Issa (1763-1827), son haikiste favori. Or il se trouve, par le plus grand des hasards, qu'Issa est aussi mon haikiste préféré et je me suis donc demandé si Turquoise allait, par un hasard encore plus grand, choisir l'un des mes poèmes préférés (et je l'ai bien titillée avec ça ;-)). Comme ce ne fut pas le cas (il lui aurait vraiment fallu des dons de voyante ;-)), voici donc deux haikus (de saison) d'Issa que j'apprécie tout particulièrement :

Monde de rosée
rosée du monde –
et pourtant

Sur la feuille de lotus
tourne
la rosée du monde

Ces poèmes sont tirés de Haiku. Anthologie du poème court japonais paru chez Poésie/Gallimard dans une traduction de Corinne Atlan et Zéno Bianu. Je vous recommande d'ailleurs chaudement ce joli petit recueil qui permet, pour une somme modique, une découverte très agréable du haiku. Ce volume propose en effet des poèmes de toutes les époques (du XVème au XXème siècle), composés par des haikistes plus ou moins connus et regroupés en cinq sections : printemps, été, automne, hiver et hors saison. Cette anthologie est, en outre, placée sous le signe de la diversité, tant stylistique que thématique, et offre des aides à la compréhension et à la découverte fort intéressantes. Vous y trouverez ainsi une présentation du haiku par les deux traducteurs ainsi qu'un dossier contenant une courte histoire du haiku, des notes, une bibliographie d'ouvrages en japonais, anglais et français, et deux index des auteurs, l'un chronologique (avec dates) et l'autre alphabétique. Vraiment un excellent livre pour se plonger dans l'univers du haiku :-).

Pour ceux et celles qui désireraient en apprendre plus sur Kobayashi Issa en particulier, un livre s'impose : Sarinagara de Philippe Forest. Je l'ai lu il y a plus d'un an et préfère donc m'abstenir d'en faire l'analyse ici (pas envie de raconter n'importe quoi ;-)). Je peux cependant vous dire qu'il traite de Kobayashi Issa (non !!!! pas possible !!!!), Natsume Sôseki (poète et romancier) et de Yamahata Yosuke (photographe) et a pour fil conducteur le dernier mot du premier des deux haikus que je cite ici, sarinagara „et pourtant/cependant“, et dont le narrateur, qui vient de perdre son enfant, cherche la signification au travers de ces trois portraits. Ce roman abordant pourtant les thèmes fondamentaux et graves de la mémoire et de l'oubli, de la mort et de la survie est, à l'instar des poèmes d'Issa, une perle de subtilité. À déguster lentement mais sans modération.

L'avis de Katell, elle aussi subjuguée par la beauté de ce texte.
Sarinagara est également publié par Gallimard (disponible en folio).


Je viens de me souvenir que, quelque part sur mon disque dur, sommeillait une bibliographie commentée de littérature (et un peu culture aussi) japonaise que j'avais réalisée l'année dernière dans le cadre d'un séminaire sur la littérature mondiale. Comme le public de ce séminaire francophone était majoritairement allemand (université allemande oblige ;-)), j'ai indiqué quelques titres dans leur traduction allemande (notamment pour Haruki Murakami, presque tous sont également disponibles en français) ainsi que quelques oeuvres en allemand sur la littérature japonaise. J'y ai glissé aussi quelques titres en anglais mais la grande majorité des oeuvres citées est donnée en traduction française et la plupart de mes commentaires sont également rédigés en français.

Cette bibliographie est bien entendu loin, très loin d'être exhaustive (et date dèjà un peu!!) et ne représente, au mieux, qu'un point de repère. Je ne voyais cependant pas de raison de ne pas la diffuser et je me suis dit qu'elle pourrait peut-être intéresser certains d'entre vous. Donc, si cela vous tente, bonne découverte et bonne lecture!

Bibliographie de littérature japonaise (PDF)


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