Et si l'habit faisait le moine ?

Lundi, 28 juin 2010


La Harpe de Birmanie
Michio Takeyama
trad. du jap. par Hélène Morita
Le Serpent à plumes 2006 (2002)
(jap. orig. 1948)

A ceux que les bruits éléphantesques des vuvuzelas insupportent je propose de plonger dans l'univers musical – et littéraire – au combien plus subtil de La Harpe de Birmanie (Biruma no tategoto) de Michio Takeyama. Ce roman basé sur des récits de soldats japonais ayant combattu en Birmanie pendant la Seconde Guerre Mondiale est un classique de la littérature japonaise. On y suit les pérégrinations d'une compagnie japonaise un peu spéciale à la fin de la guerre et durant son passage dans un camp de prisonniers tenu par les Anglais avant son rapatriement au Japon. Je dis un peu spéciale car cette compagnie chante, pendant ses missions et ses temps de repos, pour communiquer dans la jungle ou pour préserver la bonne entente au sein de la troupe et éviter le désespoir. Cette activité artistique peu commune est le fait de deux hommes, le capitaine-chef de chœur et le caporal Mizushima. Ce dernier étant naturellement doué pour la musique, il construit avec les moyens du bord divers instruments, dont la fameuse harpe birmane, pour lesquels il compose les accompagnements les plus exquis. Armé de sa harpe et vétu d'un longyi, le vêtement traditionnel birman, Mizushima, à qui un teint hâlé et des yeux clairs confèrent une certaine ressemblance avec les autochtones, n'a aucun mal à se faire passer pour un Birman, un énorme avantage pour qui veut se déplacer incognito en territoire ennemi. Mais lorsque le Japon capitule, cette compagnie est faite prisonnière et apprend par les Anglais qu'une autre troupe, n'ayant pas encore eu vent de la défaite de sa patrie, continue à se battre dans la montagne. Souhaitant empêcher un massacre inutile de ses compatriotes, le capitaine obtient des Anglais la permission d'envoyer Mizushima en mission de secours : il doit tenter de convaincre l'autre compagnie de se rendre. La compagnie chantante est elle transférée dans un camp de prisonniers, le temps passe et Mizushima ne revient pas. Les informations sur la bataille dans la montagne sont difficiles à obtenir et surtout impossibles à vérifier. Mizushima est-il blessé ? Mort ? A-t-il pu accomplir sa mission ? A-t-il déserté ? Des mois durant, la compagnie chantante attend le retour du caporal, perdant lentement l'espoir de jamais le revoir. Jusqu'au jour où, pendant ses heures de travaux forcés, elle tombe nez à nez avec un moine birman aux traits étrangements familiers... ou peut-être pas... ou peut-être que si....

Ecrit dans un style assez terre à terre qui ne paye pas de mine, La Harpe de Birmanie est un récit de guerre des plus intelligents et des plus subtils, emprunt de valeurs humanistes. Il constitue bien sûr un hymne aux bienfaits d'une expérience collective de l'art. Ainsi la pratique du chant permet-elle aux membres de la compagnie de Mizushima de garder leur individualité tout en renforçant l'esprit de camaraderie, contrairement à la compagnie totalement fanatisée qu'il tente de sauver dans la montagne. Le destin de Mizushima quant à lui permet à Takeyama d'explorer, peu de temps après les faits – le roman date de 1948 –, les questions de responsabilité individuelle et collective, de devoir, de dilemme moral et de patriotisme d'une manière étonnamment posée et lucide. Takeyama a choisi, plutôt que d'entrer dans de grands discours abstraits sur la guerre et la paix, de rendre compte des pensées et des doutes de ceux qui ont vécu le conflit sur le terrain, avec toutes les nuances et les situations ambiguës que cela implique. Le seul à répondre concrètement, par ses actes mêmes, aux questions morales posées ici est Mizushima. Mais il est clair que ce choix est le fruit d'une recherche et d'un questionnement individuels nécessaires qu'aucune solution toute faite, qu'aucune pensée prête à l'emploi ne saurait remplacer.

Takeyama propose également une réflexion très intéressante sur la modernité et le processus de modernisation d'un pays. Pendant leur capativité, les soldats japonais ont tout loisir d'échanger leurs avis sur leur patrie et sur le pays dans lequel ils sont venus combattre. D'un côté la vie birmane, humble et pauvre, inspirée par un respect profond pour les enseignements du bouddhisme et prémoderne, de l'autre la société japonaise, active et contraignante, à la discipline toute militaire mais dont le processus de modernisation fut rapide et est encore très récent (depuis le début de l'ère Meiji, 1868-1912). Le texte évite tant l'écueil de l'apologie d'une pensée impérialiste soi-disant vectrice de modernité bienfaisante que celui d'un discours naïf de retour à la terre, à un état prémoderne jugé plus „naturel“. En effet, bien qu'il se trouve parmi les soldats de la compagnie chantante des tenant de ces deux idéologies, ceux-ci ne représentent qu'une partie des voix s'exprimant. S'y mêlent des opinions de soldats plus modérés et surtout plus lucides qui, bien que conscients des défauts de la modernité et des horreurs qu'elle engendre – et dont ils ont été les témoins directs –, se rendent bien compte qu'il est trop tard pour effectuer un retour en arrière. La discussion est équilibrée et tout consensus se révèle impossible, même au sein d'un petit groupe de prisonniers de guerre. Au-delà de l'évolution souvent lente des mentalités, c'est d'un changement radical dans la conscience des peuples dont il est question ici, un débat tout à fait transposable à notre époque.
La Harpe de Birmanie est à juste titre un classique de la littérature japonaise. D'abord facile malgré la gravité des sujets traités, sa finesse psychologique et son humanité touchent le lecteur tant émotionnellement qu'intellectuellement. Un récit d'une grande force.

La Harpe de Birmanie paraît au Serpent à plumes dans la collection Motifs.

Le roman a par ailleurs été adapté deux fois au cinéma par le même réalisateur (!), Kon Ichikawa: en noir et blanc en 1956 puis en couleur en 1985.

L'avis d'Ajia.





Je suis tombée récemment sur une excellente émission de France Culture avec Nancy Huston. Elle y parle de son nouvel essai, L'Espèce fabulatrice paru chez Actes Sud, - et qui me tente furieusement - et je vous recommande vivement d'aller, vous aussi, découvrir ce qu'elle a à dire du rapport de l'Humain à la fiction, avant que l'émission ne soit retirée des archives internet; c'est passionnant et son français est un régal.
Bonne écoute et bonne nuit.



L'Europe des Vikings
Collectif
Abbaye de Daoulas
Hoëbeke,
2004
192 p.
Astérix et les Normands
Goscinny et Uderzo
Hachette, 1999
(éd. orig. 1967)

Comme je l'ai expliqué à Lou il y a peu, Nieputtcitron! est en quelque sorte mon cri de guerre. „Et pourquoi pousse-t-elle donc son cri précisément maintenant?“, vous demanderez-vous? Eh bien, parce qu'hier j'ai enfin fini et envoyé par mail le mémoire de 20 pages sur lequel je planchais depuis début septembre en marge de mes jobs étudiants et qui ne me laissait absolument plus le temps de lire. Le sujet, La médicalisation de la naissance et de l'obstétrique à la fin du 18e et au début du 19e siècle (pour un cours d'ethnologie européenne, comprenez histoire culturelle), en était très intéressant mais aussi très dérangeant et l'écriture de ce travail s'est révélée franchement épuisante.

Donc voilà, comme ici la fac ne reprend que toute fin octobre voire début novembre selon les cours, je vais à nouveau avoir le temps de lire et compte bien aller dévaliser la librairie demain. Je dois, certes, travailler et j'ai aussi un ou deux projets en cours, dont je vous reparlerai peut-être en temps voulu ;), mais octobre s'annonce tout de même plus livresque que septembre.

Pour ouvrir le bal hier et surtout pour décompresser, j'ai lu Astérix et les Normands. Je présume qu'il est inutile de faire la critique approfondie ou même le résumé d'un tel classique, que vous avez probablement tous lu. Je ne suis pas une inconditionnelle d'Astérix (ma loyauté à toute épreuve en matière de classiques de la bd franco-belge appartient à une certaine jeune femme aux yeux en amandes :-)), mais cette lecture n'en fut pas moins fort réjouissante, surtout pour une scandinaviste telle que moi. Je trouve tout simplement formidable la façon dont cet album mêle les clichés ou erreurs les plus ineptes et les plus répandus (non, les bateaux des vikings n'ont JAMAIS porté le nom de drakkar, ce mot étant une invention du 19e siècle, mais celui de knörr ou langskip selon le type de bateaux) à certains concepts bien réels comme, par exemple, le désir de connaissance du monde des anciens scandinaves. Les anachronismes, surtout culinaires, sont, quant à eux, un régal!

Comme j'en suis à vous parler de Normands et de Vikings, autant en profiter pour vous conseiller un ouvrage absolument merveilleux, à la fois facile d'accès, de par sa présentation notamment, et fort bien documenté: L'Europe des Vikings sous la direction de Claudine Glot et Michel Le Bris, paru chez Hoëbeke (site internet en cours de réalisation). Il s'agit là du catalogue de l'exposition qui eu lieu du 14 mai au 14 novembre 2004 au Centre culturel de l'Abbaye de Daoulas. Y sont présentés, dans des articles indépendants rédigés par une équipe internationale de chercheurs, tous les aspects du phénomène Viking et de la culture scandinave médiévale ainsi que leur réception et leur récupération par les époques ultérieures. Vous y trouverez donc, entre autres choses, des informations sur la littérature scandinave médiévale, le commerce, les bateaux, les terres, plus ou moins lointaines, visitées par les Vikings, Guillaume le Conquérant, les runes, l'art dragon, le Viking tel qu'il fut fantasmé par le romantisme ou encore sa représentation en peinture, bande dessinée ou au cinéma. Ces textes, tous de très bonne qualité, sont, en outre, magnifiquement illustrés (pratiquement tout est en couleur) et le catalogue est, dans son ensemble, de très belle facture. Avis aux amateurs.


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