Die einzige Frau, die nicht wahnsinnig ist

Dimanche, 12 septembre 2010


Traumfabrik
Sara Stridsberg
S. Fischer 2010
Aus dem Schwedischen von Ursel Allenstein
(schw. Orig. 2006)
336 S.

Über Sara Stridsbergs Roman Traumfabrik habe ich schon des Öfteren geschrieben, allerdings noch keine deutsche Rezension davon auf diesem Blog veröffentlicht. Nun ist die deutsche Übersetzung endlich erschienen und ich freue mich, euch den Artikel, den ich fürs Missy Magazine darüber verfasst habe, hier zeigen zu dürfen.

"Valerie Solanas ist vor allem für zwei Dinge bekannt: den Mordversuch an Andy Warhol 1968 und das SCUM Manifesto, in dem sie ein flammendes Plädoyer für die Abschaffung der Männer hält. Nach einer von sexuellem Missbrauch gezeichneten Kindheit studierte die 1936 in New Jersey geborene Solanas Psychologie. Man vermutet, dass sie sich danach mit Prostitution über Wasser hielt, bevor sie sich 1966 in New York niederließ, wo sie das Theaterstück Up Your Ass verfasste. Der Versuch, es von Andy Warhol produzieren zu lassen, scheiterte. Solanas bewegte sich weiter im Kreis von Warhols „Factory“, fühlte sich aber gleichzeitig von ihm ausgenutzt. Nach den Schüssen auf Warhol saß sie ein paar Jahre im Gefängnis, verfolgte ihn weiter, wurde immer wieder in die Psychiatrie eingewiesen und geriet allmählich in Vergessenheit. 1988 starb sie einsam in einem Obdachlosenheim in San Fransisco.

Valerie Solanas’ schlecht dokumentiertes Leben räumt viel Platz für Spekulationen ein. Insofern erscheint Sara Stridsbergs Entscheidung, ihren an dieses Leben angelehnten Roman Traumfabrik mehr als literarische Fantasie denn als klassische Biografie zu konzipieren, sinnvoll. Sie verzichtet auf eine chronologische Erzählung und erfindet Dialoge mit real existierenden Personen, wie Solanas’ Mutter Dorothy, und fiktiven Figuren wie Cosmogirl. Sie geht so weit in ihrer Bekenntnis zur Fiktion, dass sie Konversationen zwischen der Erzählerin (Stridsbergs Alter Ego) und Solanas inszeniert, in denen diese sich über die Art und Weise beschwert, wie ihre Geschichte erzählt wird. Schnell wechselnde Szenerien, Refrains, dazwischen geschobene Fragen, allein stehende Dialoge und sogar Listen: Elemente der Lyrik, des Dramas und des Films fließen hier ein. Der Text ist in seiner Form so extrem und experimentierfreudig wie seine von Stridsberg schillernd imaginierte Protagonistin, die sich weder Professoren noch Richtern oder Psychiatern beugt. Auch aus feministischen Kreisen fliegt sie wegen ihres sexy Erscheinungsbilds und ihrer radikalen Positionen raus und wird trotz allem bis zum Schluss mantraartig beteuern, sie sei die einzige Frau, die nicht wahnsinnig sei.

In Schweden erregte Traumfabrik große Aufmerksamkeit und erhielt 2007 den Literaturpreis des Nordischen Rates, die wichtigste literarische Auszeichnung Skandinaviens. Schon in ihrem 2004 erschienenen Debüt Happy Sally hatte Stridsberg sich mit einer historischen Frauenfigur auseinandergesetzt, nämlich Sally Bauer, die 1939 als erste Skandinavierin den Ärmelkanal durchschwamm. In ihrem dritten Roman Darling River hingegen, der im März in Schweden herauskam, widmet sie sich einer fiktiven Figur: Nabokovs Lolita."

Aus Missy Magazine #03/10.

Traumfabrik erscheint bei S. Fischer.


Le désir et le doute

Vendredi, 6 août 2010


Anna Karénine
Léon Tolstoï
Gallimard 1994 (1952)
Trad. du russe par Henri Mongault
(éd. orig. russe 1877)
928 p.

Anna Karénine a attendu très longtemps que je la sorte des rayons de ma bibliothèque (15 ans), la lecture en fut longue (un gros mois), sans pour autant être laborieuse, et la critique difficile à élaborer. Un roman de la lenteur donc, mais une lenteur nécessaire et librement consentie.

Anna a épousé un homme plus âgé qu'elle, ennuyeux, insensible et qu'elle aime pas. Elle s'éprend de Vronski, un jeune officier libertin, quitte tout pour lui, sacrifie sa relation avec son fils chéri et son statut social pour cet amour fou. Mais le bonheur initial ne dure pas, les contraintes de la réalité, la cruauté de la haute société, les doutes et la jalousie s'acharnent à défaire ce couple, jusqu'au drame final.

Si vous m'aviez demandé ce que je savais d'Anna Karénine ou à quoi je m'attendais avant de le lire, voilà en gros ce que j'aurais répondu. Or ce n'est qu'une partie infime du propos de ce roman qui suit bien deux personnages principaux dans leur recherche d'absolu et non un seul : Anna et son amour adultère, donc, et Levine, tourmenté par son indécision envers la religion et la vie. S'ajoute en outre une kyrielle de personnages secondaires dont les préoccupations et péripéties viennent contraster ou faire écho à la situation d'Anna ainsi qu'à celle de Levine. Cette toile de correspondances complexes est sans doute l'une des charactéristiques les plus marquantes du roman. Tolstoï évite soigneusement les oppositions binaires en bloc pourtant si tentantes et si faciles dès que l'on s'attaque aux différences entre hommes et femmes, riches et pauvres, ville et campagne, science et religion. Ainsi les aventures de Stiva, le frère d'Anna, et le désarroi de sa femme Dolly face à cette situation viennent-ils nuancer et préciser le portrait d'Anna et de ses relations avec Vronski, tandis que le tempérament de ses frères, très différent du sien, ou encore les piques de son ami Stiva forcent Levine à questionner sans cesse les conclusions auxquelles il pensait être arrivé dans son rapport à la vie, la religion et la science.

Et cette subtilité se retrouve à plusieurs niveaux : la ville n'est pas simplement la ville puisqu'il existe un gouffre social entre Moscou et Saint Pétersbourg, tout comme l'expérience de la vie à la campagne est bien différente selon que l'on est propriétaire terrien, noble en villégiature ou ouvrier agricole. De même que le questionnement religieux de Kitty n'a rien à voir avec celui de Levine, son futur époux. Et vraiment, ce n'est là que le début d'une très longue liste. Il en résulte un incroyable dynamisme psychologique, une véritable étude de la condition humaine (qui d'ailleurs n'est pas sans rappeler les stades de la philosophie de Kierkegaard ; fin du cours de philo, promis) mêlant destins individuels et portrait lucide des transformations d'une société.

Ce qui frappe chez Tolstoï, c'est la modernité de ses questionnements. Ainsi l'esprit scientifique et rationnel de Levine empêche-t-il celui-ci de croire en Dieu, ou même d'ailleurs de s'intéresser à la vie mondaine. Il est en quête de sens réel, au-delà des conventions et de ce à quoi la société accorde de l'importance. Mais comme ni l'engagement politique, ni la religion ne peuvent le satisfaire – même la science n'est pas toujours assez –, Levine souffre, envisage le suicide, se ravise. C'est une espèce de mystique – il est sensible à l'aura des églises par ex. – athée que le doute ne lâchera jamais et en cela pour moi le personnage le plus intéressant du roman – et le double fictif de Tolstoï. Sa quête est universelle, contrairement aux préoccupations d'Anna qui, pour révolutionnaire que soit son personnage, restent d'ordre individuel. C'est en effet avec une société concrète et particulière, donc avec des lois arbitraires, que celle-ci est aux prises, et non, comme Levine, avec un questionnement métaphysique. Cela ne signifie bien sûr pas que son combat, ses doutes ont moins de valeur que ceux de Levine. Toutefois il faut bien noter que Tolstoï ne remet pas en cause l'association classique de l'homme avec le monde et de la femme avec la sphère privée et les relations sociales. Le fait qu'Anna semble à un moment tenter une incursion dans un domaine masculin, celui de l'architecture, pour lequel elle se passionne sous l'influence de Vronski n'y change rien puisque les raisons qui la poussent à s'y intéresser sont elles aussi caractéristiques de cette vision de la femme : elle le fait pour plaire à son amant et le seconder dans ses travaux, et non pour elle-même – ce qui serait déjà un signe d'émancipation – ou pour apporter quelque chose au monde.

Si le récit de l'aldutère d'Anna, que Tolstoï ne condamne pas, illustre une évolution douloureuse mais réelle des mœurs (tous ne sont pas contre elle), les limites de cette émancipation sont flagrantes et profondément ancrées dans l'esprit d'Anna. On comprend donc parfaitement que cette femme pourtant intelligente et courageuse devienne peu à peu odieuse et jalouse dès que son amant ne lui accorde plus toute son attention – il a tout bêtement une vie, des engagements à respecter. S'il la quitte il ne lui reste plus rien. J'ai en revanche beaucoup plus de mal à comprendre comment Anna a pu tomber à ce point amoureuse de Vronski ; si je lui reconnais volontiers une évolution très positive dans la dernière partie du roman, il a tout de même passé une bonne partie du texte à jouer les bellâtres insignifiants et lâches. Elle aurait mérité mieux.

Mais que la lectrice/le lecteur s'amourache ou non d'Anna et/ou de Vronski (ou pourquoi pas de Levine), Anna Karénine mérite entièrement son rang de chef-d'œuvre de la littérature mondiale. Ecrit dans un style désarmant de fluidité et d'intelligibilité, c'est un roman subtil et prenant de bout en bout dont j'ai eu tort de repousser si longtemps la lecture.

Anna Karénine est disponible en français chez Gallimard (entre autres), collection folio classique.

Les avis de Magda, Bladelor et Keisha.





Nota Bene: BiLLet MULtilinGUE / mulTILINgual PoST / MEHRsprachIGER EinTRag / FlerSPRÅkigt inlÄgG



Sanningen om Sascha Knisch
Aris Fioretos
Norstedts 2002
334 s.
Sanningen om Sascha Knisch är andra delen av Aris Fioretos trilogi om kropp och vetenskap. Jag har läst den första delen, Stockholm noir, som handlade om hjärnan och spelade i Stockholm på 1920-talet, för några år sedan och tyckte att den var mycket intressant, fast inte precis lätt att läsa. Sanningen om Sascha Knisch är ännu bättre – och inte mindre krävande – och handlar, som titeln på boken redan antyder, om Sascha Knisch, en ung österrikare som jobbar som filmmaskinist i Weimarrepublikens Berlin. Och som gärna klär sig som kvinna, något han får göra endast hemligt. Därför besöker han en minette, Dora, som ska visa för honom hur man „blir“ kvinna. De blir till och med vänner men hon dör/blir mördad – man vet inte så riktigt – medan han gömmer sig halvnaken i hennes garderobe... Sen berättar Sascha om sitt och Doras liv, om allt som händer kring dem i Berlin på den tiden och har med kön som biologisk och social kategori och med sexualitet att göra. Å ena sidan finns hälsorådets Froehlich (en fiktiv version av Magnus Hirschfeld) Stiftelse för Sexualforskning och undersökningen av „det gråa könet“, å andra sidan Horst Hauptsteins fascistiska „Brödraskap“ och dess strävande efter den 100-procentiga manlighet och „testklarnas triumf“ (ett programmatiskt uttryck).

Allt beror på tolkningen i Sanningen om Sascha Knisch, för ingenting är som det ser ut: en stad är inte bara en stad utan ett tecken, en symbol för kroppens vetenskapliga undersökning; en man inte bara en man och en kvinna inte bara en kvinna, utan en konstruktion. Till och med Saschas labyrintiska berättelse måste tolkas och det blir klart att det inte går att veta säkert vad som är sant, för alla ljuger, framför allt Sascha. Signaler för att texten är en (lekfull) fiktion som man inte får tro på finns överallt: till ex. vissa namn (Karla Manetti d.v.s. „Manna“) eller epilogen till Saschas berättelse som presenteras som „bihang“, alltså ett uttryck för testiklar som används flera gånger i romanen. Och Sascha själv verkar lite konstig som figur: med allt som händer i hans liv kunde man tänka sig, att han, som dessutom är berättaren, skulle känna och undersöka starka emotioner. Men så är det inte, han visar hellre kroppsliga, somatiska symptomer som smärta eller upphetsning än psykologiska variationer som till ex. sorg.

Jag tyckte jätte mycket om hur Aris Fioretos undersöker förhållandet mellan vetenskap, sexualitet, politik, världshistoria, moral och konst och om hur han blandar historiska – köns och könsidentitetens reducering till en viss sexualorientering – och moderna – kön som konstruktion med flytande gränser – könsteorier. Sanningen om Sascha Knisch är en mycket intelligent och ibland rolig roman som jag skulle rekommendera till alla Berlin- och köns(teori)intresserade.

Sanningen om Sascha Knisch publiceras av Norstedts.



La vérité de Sascha Knisch
Aris Fioretos
Le Serpent à plumes 2008
trad. de l'anglais par Anne Damour
448 p.
La vérité de Sascha Knisch est le deuxième volet de la trilogie d'Aris Fioretos (auteur suédois contemporain d'origine gréco-autrichienne) sur le corps et la science. J'ai lu le premier volume Stockholm noir (non traduit en français), dans lequel il était question du cerveau et du Stockholm des années 20, il y a quelques années et l'avait trouvé très intéressant bien que pas évident à lire. La vérité de Sascha Knisch est encore meilleur – mais non moins exigeant – et raconte l'histoire, comme le titre l'indique, de Sascha Knisch, un jeune Autrichien travaillant comme projectionniste dans le Berlin de la République de Weimar. Et qui aime s'habiller en femme, une activité bien entendu secrète qui l'amène à solliciter l'aide d'une professionnelle, Dora, qui doit lui apprendre comment „devenir“ une femme. Leur relation se transforme petit à petit en amitié mais Dora meurt/est assassinée – on ne sait pas trop – tandis que Sascha est caché, à moitié nu, dans le placard de la jeune femme... Sascha fait ensuite le récit de sa vie et de celle de Dora ainsi que de toutes les explorations du genre, du sexe et de la sexualité entreprises à l'époque à Berlin. On y trouve d'un côté la Fondation de Recherche Sexuelle du docteur Froehlich (une version fictive de Magnus Hirschfeld) et son étude du „sexe gris“, d'un autre la „Brödraskap“ (société fraternelle) fascite de Horst Hauptstein cherchant à atteindre la virilité maximum et „le triomphe des testicues“ (tout un programme).

Dans La vérité de Sascha Knisch, tout est une question d'interprétation, car les apparences y sont trompeuses : ainsi la ville n'y est-elle pas seulement une ville mais aussi un signe, un symbole de l'exploration scientifique du corps ; un homme n'est pas seulement un homme de même qu'une femme n'est pas juste une femme mais une construction. Pareil pour le récit labyrinthique de Sascha qui exige, lui aussi, un travail d'interprétation. Il apparaît en effet assez vite que l'authenticité des faits relatés est loin d'être garantie, car tout le monde ment, Sascha le premier. Les signaux indiquant que le texte est une fiction ne manquent pas, qu'il s'agisse par ex. de jeux de mots dans certains noms (Karla Manetti, „Karl“ signifiant à l'origine „homme“) ou bien de l'épilogue au récit de Sascha intitulé „bihang“ (soit „annexe“, mais n'ayant pas lu la traduction française je ne sais pas quel terme exact la traductrice a choisi), une expression employée plusieurs fois dans le roman comme synonyme de „testicules“. Sascha lui-même est un personnage un peu étrange : avec tout ce qui lui arrive et étant qui plus est le narrateur de sa propre histoire, on pourrait penser qu'il serait sujet à de très fortes émotions et qu'il tenterait de les analyser. Or ce n'est pas le cas, puisqu'il exhibe plutôt des symptômes physiques, somatiques tels que la douleur ou l'excitation (sexuelle) que des états psychologiques tels que le deuil.

J'ai beaucoup apprécié la façon dont Aris Fioretos étudie les relations existant entre science, sexualité, politique, histoire, morale et art ainsi que la mise en contraste de théories historiques du genre – soit la réduction du sexe et du genre à une certaine orientation sexuelle – avec d'autres plus modernes – soit le genre (et le sexe) en tant que construction aux limites difficiles à établir. Voilà un roman intelligent et parfois drôle que je recommande à tous ceux et celles que Berlin et les théories du genre intéressent.

La vérité de Sascha Knisch est paru au Serpent à plumes. A noter qu'Anne Damour a établi la traduction française à partir de la version anglaise du texte réalisée par Aris Fioretos lui-même.

The author's website (auf deutsch, in English, på svenska).





Et si l'habit faisait le moine ?

Lundi, 28 juin 2010


La Harpe de Birmanie
Michio Takeyama
trad. du jap. par Hélène Morita
Le Serpent à plumes 2006 (2002)
(jap. orig. 1948)

A ceux que les bruits éléphantesques des vuvuzelas insupportent je propose de plonger dans l'univers musical – et littéraire – au combien plus subtil de La Harpe de Birmanie (Biruma no tategoto) de Michio Takeyama. Ce roman basé sur des récits de soldats japonais ayant combattu en Birmanie pendant la Seconde Guerre Mondiale est un classique de la littérature japonaise. On y suit les pérégrinations d'une compagnie japonaise un peu spéciale à la fin de la guerre et durant son passage dans un camp de prisonniers tenu par les Anglais avant son rapatriement au Japon. Je dis un peu spéciale car cette compagnie chante, pendant ses missions et ses temps de repos, pour communiquer dans la jungle ou pour préserver la bonne entente au sein de la troupe et éviter le désespoir. Cette activité artistique peu commune est le fait de deux hommes, le capitaine-chef de chœur et le caporal Mizushima. Ce dernier étant naturellement doué pour la musique, il construit avec les moyens du bord divers instruments, dont la fameuse harpe birmane, pour lesquels il compose les accompagnements les plus exquis. Armé de sa harpe et vétu d'un longyi, le vêtement traditionnel birman, Mizushima, à qui un teint hâlé et des yeux clairs confèrent une certaine ressemblance avec les autochtones, n'a aucun mal à se faire passer pour un Birman, un énorme avantage pour qui veut se déplacer incognito en territoire ennemi. Mais lorsque le Japon capitule, cette compagnie est faite prisonnière et apprend par les Anglais qu'une autre troupe, n'ayant pas encore eu vent de la défaite de sa patrie, continue à se battre dans la montagne. Souhaitant empêcher un massacre inutile de ses compatriotes, le capitaine obtient des Anglais la permission d'envoyer Mizushima en mission de secours : il doit tenter de convaincre l'autre compagnie de se rendre. La compagnie chantante est elle transférée dans un camp de prisonniers, le temps passe et Mizushima ne revient pas. Les informations sur la bataille dans la montagne sont difficiles à obtenir et surtout impossibles à vérifier. Mizushima est-il blessé ? Mort ? A-t-il pu accomplir sa mission ? A-t-il déserté ? Des mois durant, la compagnie chantante attend le retour du caporal, perdant lentement l'espoir de jamais le revoir. Jusqu'au jour où, pendant ses heures de travaux forcés, elle tombe nez à nez avec un moine birman aux traits étrangements familiers... ou peut-être pas... ou peut-être que si....

Ecrit dans un style assez terre à terre qui ne paye pas de mine, La Harpe de Birmanie est un récit de guerre des plus intelligents et des plus subtils, emprunt de valeurs humanistes. Il constitue bien sûr un hymne aux bienfaits d'une expérience collective de l'art. Ainsi la pratique du chant permet-elle aux membres de la compagnie de Mizushima de garder leur individualité tout en renforçant l'esprit de camaraderie, contrairement à la compagnie totalement fanatisée qu'il tente de sauver dans la montagne. Le destin de Mizushima quant à lui permet à Takeyama d'explorer, peu de temps après les faits – le roman date de 1948 –, les questions de responsabilité individuelle et collective, de devoir, de dilemme moral et de patriotisme d'une manière étonnamment posée et lucide. Takeyama a choisi, plutôt que d'entrer dans de grands discours abstraits sur la guerre et la paix, de rendre compte des pensées et des doutes de ceux qui ont vécu le conflit sur le terrain, avec toutes les nuances et les situations ambiguës que cela implique. Le seul à répondre concrètement, par ses actes mêmes, aux questions morales posées ici est Mizushima. Mais il est clair que ce choix est le fruit d'une recherche et d'un questionnement individuels nécessaires qu'aucune solution toute faite, qu'aucune pensée prête à l'emploi ne saurait remplacer.

Takeyama propose également une réflexion très intéressante sur la modernité et le processus de modernisation d'un pays. Pendant leur capativité, les soldats japonais ont tout loisir d'échanger leurs avis sur leur patrie et sur le pays dans lequel ils sont venus combattre. D'un côté la vie birmane, humble et pauvre, inspirée par un respect profond pour les enseignements du bouddhisme et prémoderne, de l'autre la société japonaise, active et contraignante, à la discipline toute militaire mais dont le processus de modernisation fut rapide et est encore très récent (depuis le début de l'ère Meiji, 1868-1912). Le texte évite tant l'écueil de l'apologie d'une pensée impérialiste soi-disant vectrice de modernité bienfaisante que celui d'un discours naïf de retour à la terre, à un état prémoderne jugé plus „naturel“. En effet, bien qu'il se trouve parmi les soldats de la compagnie chantante des tenant de ces deux idéologies, ceux-ci ne représentent qu'une partie des voix s'exprimant. S'y mêlent des opinions de soldats plus modérés et surtout plus lucides qui, bien que conscients des défauts de la modernité et des horreurs qu'elle engendre – et dont ils ont été les témoins directs –, se rendent bien compte qu'il est trop tard pour effectuer un retour en arrière. La discussion est équilibrée et tout consensus se révèle impossible, même au sein d'un petit groupe de prisonniers de guerre. Au-delà de l'évolution souvent lente des mentalités, c'est d'un changement radical dans la conscience des peuples dont il est question ici, un débat tout à fait transposable à notre époque.
La Harpe de Birmanie est à juste titre un classique de la littérature japonaise. D'abord facile malgré la gravité des sujets traités, sa finesse psychologique et son humanité touchent le lecteur tant émotionnellement qu'intellectuellement. Un récit d'une grande force.

La Harpe de Birmanie paraît au Serpent à plumes dans la collection Motifs.

Le roman a par ailleurs été adapté deux fois au cinéma par le même réalisateur (!), Kon Ichikawa: en noir et blanc en 1956 puis en couleur en 1985.

L'avis d'Ajia.




Sarah
Otomo/ Nagayasu
Aus dem Jap. übersetzt von Junko Iwamoto-Seebeck und Jürgen Seebeck
Carlsen 1996
(jap. Orig. 1990)

Ende April fand der 12. Anime Marathon in Brehna statt und da ich dieses Jahr ziemlich oft als Aufsicht in der Mangabibliothek saß, habe ich sogar Zeit gehabt, eine Serie (soweit vorhanden) durchzulesen, nämlich Sarah von Kastuhiro Otomo (Text) und Takumi Nagayasu (Zeichnungen).

Als Scharen von Menschen versuchen, ihre durch Anschläge beschädigten Raumstationen zu verlassen, um notgedrungen auf eine längst vergiftete Erde zurückzukehren, wird Sarah von ihren drei Kindern, Harato, Satoko und Tsumuri getrennt. Sie behält bei sich nur ihr letztes Kind, einen Säugling, und muss fliehen. Was damals passiert ist, was Sarah auf ihrer Flucht erlebt hat, erfährt der Leser erst später und nur partiell. Als wir Sarah einige Jahre nach den Anschlägen auf der Erde wieder begegnen, ist sie eine rätselhafte Einzelkämpferin geworden. Der Händler Tsue ist ihr einziger Weggefährte, dem sie sich aus praktischen Gründen – er besitzt einen LKW – angeschlossen hat. Zusammen reisen sie durch Wüsten, halb leere Städte und Kriegszonen, sie auf der Suche nach ihren Kindern, er auf der Suche nach guten Geschäften, und werden bei jeder Etappe mit dem Zerstörungspotential menschlichen Machtstrebens aufs Neue konfrontiert.

Leider hat Carlsen die Veröffentlichung der deutschen Übersetzung von Sarah nach 14 (sehr schmalen) Bänden im 25x16,6 cm Format unterbrochen, so dass ich nur einen Teil der Serie bewerten kann (alle Bände sind gespiegelt, anders aufgeteilt als im Original und ich werde den Verdacht nicht los, dass die Übersetzung nicht ganz sauber ist, hören doch viele Sprechblasen mitten im Satz abrupt auf... so hat man es eben in den 90ern gemacht... und heute ist die Serie natürlich vergriffen). Aber was ich davon lesen konnte, immerhin einen Großteil der Serie, war beeindruckend. Angefangen mit der Hauptfigur, denn wenn das allgemeine postapokalyptische Setting samt Figur, die nach etwas Verlorenem sucht, nicht gerade revolutionär ist, so ist die Entscheidung für eine Protagonistin statt eines Protagonisten in einem solchen Kontext eher selten. Man mag natürlich argumentieren, dass die Betonung von Sarahs Mutterrolle wiederum das alte Klischee der Mutter bestätigt, die alles tut, um ihre Kinder zu schützen, gar nur noch um ihrer Kinder willen lebt. Und das würden sogar die ersten Bände der Serie tendenziell bestätigen. Nur wird dieses Klischee bald durch Sarahs Konfrontation mit anderen „Müttern“ relativiert und durch die Auseinandersetzung mit Kindsmord, Prostitution und Notlagen unterwandert. Selbst das Bild des Kindes als gutes, unverdorbenes Wesen, das man nur lieben kann und sogar lieben muss, wird hier demontiert. Sarah ist keine perfekte Mutter und auf keinen Fall eine Frauenfigur, die sich auf diese eine Rolle reduzieren ließe. Groß und stark, in einem Umhang gehüllt, der auch sämtlichen Spacepirates und Vampirjägern des Mangauniversums stünde, tritt sie vor allem als wortkarge Kämpferin auf – und wie sie da kämpft! - und wird durch eine Umdeutung des Motivs der abgeschnittenen Brust mit den Amazonen assoziiert. Und überhaupt ist eine solche Untersuchung von Weiblichkeit im stark männlich dominierten Science-Fiction-Genre, dazu noch im Zusammenhang mit einem Krieg, in den sich auch Sarah einmischt, für mich ein Grund zu jubeln. Die einzige vergleichbare Figur, die mir im Bereich Manga/Anime spontan einfällt, ist Miyazakis Nausicaä.

Sarah ist aber nicht nur ein thematisch sondern auch graphisch, dank Nagayasus realisitschen und souveränen Zeichenstils, hervorragender Manga. Ob Porträts, Landschaften, Mengen, Explosionen oder Kampfszenen, alles ist perfekt gezeichnet. Sowohl auf der Panel- als auch auf der Seitenebene zeigt Nagayasu einen grandiosen Sinn für Komposition und Dynamik. Einige Ganzseitenillustrationen erinnern absichtlich an Propagandaplakate, so dass die Mechanismen totalitärer Diskurse hier auch auf graphischer Ebene entlarvt werden.

Wer Science-Fiction mag und/oder auf der Suche nach Mangas mit starken Frauenfiguren ist, sollte auf jeden Fall Sarah lesen. Und wer französisch lesen kann, hat sogar die Möglichkeit, die Serie zu Ende zu lesen, denn Delcourt hat sie, im Gegensatz zu Carlsen, abgeschlossen (dabei muss man allerdings beachten, dass Band 14 in der deutschen Fassung Band 8 in der französischen entspricht, welche insgesamt aus 11 Bänden besteht). Hoffentlich werde ich selbst irgendwann dazu kommen, mir die restlichen drei Bände auf französisch zuzulegen...




Operation Clear Backlog: Episode 1

Mercredi, 31 mars 2010


Nota Bene: BiLLet MULtilinGUE / mulTILINgual PoST / MEHRsprachIGER EinTRag / FlerSPRÅkigt inlÄgG



And yet another month of virtual non-activity on this blog... I've been doing other things, been tired, been blocked... the mere thought of all those unwritten reviews is depressing me. In an attempt at overcoming these difficulties I've decided to try a new method: instead of writing long reviews as I usually do, I'm going to settle for a shorter form until I've cleared my backlog. Composing very analytical and detailed pieces isn't that much of a challenge for me (at least when I feel like it), it's what I'm trained to do, neither is saying in a sentence or two if a book was appalling, great or boring, but keeping it brief AND being satisfied with the result definitely is.
This new treatment doesn't have anything to do with the quality of the books I shall speak of, which form a mixed bag of „must read“, „well, if you must“ and „don't bother spending your money and time on that crap“. For more neutrality I shall procede alphabetically.



Bâ, Mariama Une si longue lettre :

Une si longue lettre
Mariama Bâ
Le Serpent à Plumes 2001
(Les Nouvelles Editions Africaines du Sénégal 1979)
165 p.
Dans le Sénégal des années 70 une femme qui vient de perdre son mari écrit, durant la réclusion marquant le début de son veuvage, une longue lettre à son amie expatriée aux Etats-Unis dans laquelle elle lui raconte sa vie et ses réflexions sur la société sénégalaise. Une si longue lettre a valeur de classique moderne des lettres africaines parce qu'il décrit sans détours la condition des femmes sénégalaises à cette époque. D'aucuns croient d'ailleurs pouvoir y déceler l'essence même de la condition féminine africaine, qui n'aurait pas évolué du tout depuis la parution de ce roman. A cela je réponds : „Et puis quoi encore ?! Comme si l'Afrique était un continent homogène et la femme africaine – rien que d'entendre parler de LA femme africaine m'horripile – un archétype voué éternellement à la soumission et la stagnation.“ Ce roman est donc à considérer pour ce qu'il est, le document fictionnel d'une époque et d'une société précises. Je dois en outre admettre ne pas y avoir trouvé la description d'une société patriarcale manichéenne dans laquelle les femmes seraient toutes soumises et les hommes auraient tous les pouvoirs. Car si les hommes ont, dans une certaine mesure, plus de libertés que les femmes, celles-ci sont les piliers du système. Bien sûr, les filles et les jeunes femmes n'ont pas forcément un rôle enviable. Cependant les femmes d'âge mûr, mères, belles-mères, tantes, belles-soeurs exercent elles un pouvoir considérable. Les agents actifs dans la destinée des jeunes femmes présentées dans ce roman sont, davantage que les hommes, ces femmes déjà établies qui contraignent jeunes femmes (et jeunes hommes) à des unions qui ne leur conviennent pas, vengeant peut-être ainsi leur propre vie gâchée ou du moins assurant avec ardeur la continuité de la tradition. Les hommes quant à eux, lâches, veules, inconscients sont moins des dictateurs que des trouillards qui n'osent s'opposer à la volonté de leur mère ou de celle de la future seconde épouse. Les torts me semblent – dans ce roman en tout cas – assez équitablement partagés entre les deux sexes et même la narratrice exprime plus un certain agacement qu'un réel sentiment de rébellion. Le véritable rapport de force se situe finalement moins entre hommes et femmes qu'entre l'individu, de quelque sexe qu'il soit, et sa famille qui ne lui laisse pas le choix de sa destinée ainsi qu'entre les familles qui forment la communauté. L'un des aspects de ces constructions sociales les plus importants et les plus critiqués par Mariama Bâ est sans doute le cadeau fait non par simple plaisir d'offrir mais par calcul et pour des raisons de prestige et se présentant souvent sous forme d'argent liquide, au point qu'il en devient un instrument économique et politique (donc la conception d'origine du cadeau) de taille et fausse complètement les relations familiales.
Bien qu'intéressant et pas mal écrit – disons surtout que cela se lit très facilement, le style en soi n'a rien de particulier –, Une si longue lettre n'en est malheureusement pas pour autant l'écrit révolutionnaire et fort auquel je m'attendais.

Une si longue lettre est paru au Serpent à plumes dans la collection Motifs.



Burman, Carina Vit som marmor:

Vit som marmor: ett romerskt mysterium
Carina Burman
Albert Bonniers 2006
340 s.
Jag tyckte att jag kunde ge Carina Burmans historiska deckare om amatördetektiven Euthanasia Bondeson en chans även om jag inte är en stor deckareläsare. Idéen av en skrivande, ogift medelålders kvinna som jagar en mördare i 1850-talets arkeologi-besatta Rom med dess internationella konstnärkoloni hade charm (den första boken i serien, Babylons gator, var tillfälligt slut när jag ville beställa den så blev det den andra, Vit som marmor, i stället). Men den fungerar tyvärr inte. Jag slöt läsa romanen efter en tredjedel, så ointressant den var: 100 sidor av de vanligsta och värsta klichéerna om Italien och konstnärerna (de bara målar/skriver/skulpterar, dricker rött vin och äter ost), ingen handling, ingen spänning, ingen stil, ingen humor och en jobbig och suffisant hjältinna. Ingen anledning för mig att läsa vidare.

Vit som marmor publiceras av Albert Bonniers.

Comme je l'avais déjà mentionné ici, Vit som marmor (Blanc comme marbre, à ma connaissance non traduit en français) de Carina Burman fut une fort mauvaise pioche : plat, sans humour ni style ni suspense, truffé des clichés les plus communs sur les artistes et l'Italie... non vraiment aucun intérêt, d'ailleurs je l'ai lâché au tiers. Et là, vous vous dites à raison, chers lecteurs, „t'es bien gentille ma poule, m'enfin de quoi ça parle ce bouquin ?“ Donc, au cas où il serait un jour traduit en français – vus l'engouement actuel pour les polars scandinaves et la notoriété dont jouit Carina Burman en Suède, je n'excluerais pas cette possibilité – et parce qu'il y a sûrement parmi vous de fervents amateurs d'enquêtes de détective, sachez que Vit som marmor est le deuxième volet (le premier étant épuisé j'ai dû me rabattre sur celui-là) des aventures de l'écrivaine à succès Euthanasia Bondeson, vieille fille imbue de sa personne, très madame-je-sais-tout (sans pour autant être franchement impressionnante intellectuellement) et détective amateure. L'action se passe en 1852 à Rome dans le milieu des colonies d'artistes et autres férus d'archéologie. Il y aura forcément un meurtre, enfin du moins si l'on en croit la quatrième de couverture, parce que pendant le premier tiers du livre nous n'avons droit qu'à une série de séances de contemplation de statues antiques, de repas invariablement composés de fromage et de vin et de réflexions d'une platitude consternante sur la mise et les manières de la jeune dame de compagnie d'Euthanasia, Agnes, et sur les amourettes de quelques artistes-touristes. Ce regard condescendant, cette héroïne se voulant libérale mais en fin de compte assez coincée sont d'autant plus désagréables que la narration est à la première personne, donc sans le moindre moment de répit !
Une grosse déception, le sujet, le personnage principal – ce nom ! –, en théorie ce roman avait de quoi me plaire, mais non.



Cărtărescu, Mircea Warum wir die Frauen lieben:

Warum wir die Frauen lieben
Mircea Cărtărescu
Aus dem Rumänischen von Ernest Wichner
Suhrkamp 2008
(rum. Orig. 2004/2006)
173 S.
And now for something completely different: Warum wir die Frauen lieben ist eine Sammlung von Kurzgeschichten, die größtenteils in der rumänischen Ausgabe von Elle erschienen. Wer jetzt denkt, es könne sich demzufolge nicht um anspruchsvolle, lesenswerte Literatur handeln, macht einen gewaltigen, wenn auch nachvollziehbaren, Fehler. Denn Cărtărescu ist ein großer Autor, der besonders für seine dreibändige Autobiographie und Porträt Rumäniens unter der Diktatur, Orbitór, bekannt ist, deren erster Teil auf deutsch unter dem Titel Die Wissenden erschienen ist. Und er versteht es wie kein Anderer, den Frauen, die er geliebt hat, in diesen kurzen Stücken mit beeindruckender Sprach- und Bildgewalt zu huldigen. Kleine Welten evoziert er mit seiner poetischen Sprache und große Visionen, mal bittersüß, mal zynisch, mal skurril und grotesk und oft von Träumen und traumähnlichen Zuständen durchdrungen. Bei ihm können Ohren „ultrastolz“ sein (S. 77) und die großen Namen der Weltliteratur werden so oft erwähnt wie die Namen seiner Verflossenen: „Als ich D. kennenlernte (in einer meiner Geschichten habe ich sie Gina genannt), hielt ich mich für eine Art Superchampion im Träumen. Ich richtete mir jede Nacht wie eine Box-Gala ein, bei der ich meinen diamantenbesetzten Gürtel gegen sämtliche Challenger verteidigte. Ich hatte, so meinte ich, Mandiarques, Jean Paul, Hoffmann, Tieck, Nerval und Novalis durch K.o. besiegt, Kafka nach Punkten, und Dimov hatte (in der sechzehnten Runde) aufgegeben.“ (S. 14)
Literarisches Boxen: großartige Idee!

Warum wir die Frauen lieben erscheint bei Suhrkamp.

And now for something completely different: Pourquoi nous aimons les femmes est un recueil de nouvelles parues pour la plupart à l'origine dans l'édition roumaine de Elle. Si vous en déduisez que cela ne doit pas voler bien haut, vous faites là une grossière erreur (mais tout à fait compréhensible). En effet, Cărtărescu est un grand auteur, connu principalement pour son autobiographie en trois volumes et portrait de la Roumanie sous la dictature, Orbitór, publiée en français chez Denoël (Orbitor, L'Œil en feu et L'Aile tatouée). Et il sait, mieux que tout autre, rendre hommage aux femmes qu'il a aimées grâce à l'impressionnante puissance évocatrice de sa langue. De petits mondes et de grandes visions naissent sous sa plume, tantôt doux-amers, tantôt cyniques ou étranges et grotesques, souvent emprunts d'onirisme. Loin d'être uniquement une déclaration d'amour aux femmes c'est aussi une déclaration d'amour (et parfois de guerre) à la littérature, Borges, Kafka, Nabokov, Dostoïevski et bien d'autres attendant le lecteur au détour de chaque page. J'aurais bien voulu partager un extrait avec vous, chers lecteurs, mais comme je ne possède pas la traduction française de ce volume, je ne puis malheureusement le faire (au fait, la traductrice française de Cărtărescu, Laure Hinckel, tient un blog). Quoiqu'il en soit, je vous le recommande vivement.

Pourquoi nous aimons les femmes est paru chez Denoël.


Souvenirs et mutations

Lundi, 16 novembre 2009


La Mer
Yôko Ogawa
trad. du jap. par Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud 2009
(éd. jap. 2006)
148 p.

J'ai découvert l'oeuvre de Yôko Ogawa il y a des années avec La PiscineLes AbeillesLa Grossesse, trois récits subtilement troublants, et depuis je mets un point d'honneur à collectionner ses textes parus en français – il faut dire que les couvertures judicieusement choisies et la qualité générale des livres de chez Actes Sud invitent à la récidive –, quitte à les garder ensuite au chaud pendant un moment avant de me plonger dedans. Car Ogawa crée des ambiances si particulières qu'il faut être de l'humeur adéquate – sans parler des conditions atmosphériques – pour pouvoir les apprécier à leur juste valeur. Son univers intimiste, peuplé de personnages souvent banals mais en équilibre instable, s'articule d'après ce que j'ai pu lire d'elle selon deux axes principaux: celui du malaise, dû entre autre au changement, au désir, à la maladie, la mort, la dégénérescence ou encore la prise de conscience et la transgression de règles ou de limites (personnelles, sociales), et celui du souvenir et de sa conservation ou perte, qu'il soit d'enfance, encore en construction ou qu'il prenne la forme du deuil ou de l'absence. De prime abord cela peut paraître morbide et déprimant mais tout l'art d'Ogawa consiste en un travail de funambule entre la symbolique de la destruction et celle du renouveau, l'exemple le plus frappant en étant certainement La Grossesse. Rien n'échappe à son regard, pas la moindre faiblesse ni la plus petite lâcheté ou trahison; elle détecte pour ainsi dire les grains dans l'engrenage du monde et de l'esprit de ses personnages, créant ainsi la base de son esthétique du malaise, que viennent renforcer des ambiances calmes, parfois irréelles. Si tourment il y a, il est intérieur, le personnage/narrateur, enfermé dans son esprit et son corps, en proie au doute, désir ou toute autre émotion, se trouvant toujours comme séparé par une fine membrane de ce monde ou de cet autre familier et pourtant si imperméable à toute tentative d'appréhension. C'est cette angoisse existentielle, présentée dans un style laconique, dans des récits d'une grande sobriété qui m'attire – et en attire certainement d'autres parmi vous – chez elle.

On retrouve ces thèmes et ambiances aussi dans La Mer, recueil de nouvelles sorti cette année en France (en 2006 au Japon), même si l'ensemble est de facture inégale. La première nouvelle, celle qui a donné son titre au recueil, est une bonne entrée en matière, nous rappelant grâce à cette histoire de mystérieux instrument de musique qu'ici prévaut le symbole, le sens investi dans l'objet, et que tout n'est pas à prendre au pied de la lettre. La seconde cependant, Voyage à Vienne, qui mêle certes la thématique du malaise à celle du souvenir, m'a semblé un peu trop facile. Il m'est malheureusement impossible de vous expliquer pourquoi sans en révéler la chute donc je me tais et vous invite à en juger par vous-mêmes. Je peux toutefois vous dire qu'elle raconte les tribulations d'une jeune femme en vacances à Vienne forcée par le hasard (et sa mauvaise conscience) à accompagner une dame âgée à la recherche d'un ancien amant mourant.

La quatrième et la cinquième, Le crochet argenté et Boîtes de pastilles, – oui, j'ai sauté la troisième, j'y reviendrai ensuite – sont pour le moins insignifiantes et gentillettes (il faut dire qu'elles sont très courtes, quelques pages seulement), à tel point que j'avais un peu l'impression de lire du Delerm... quoique Boîtes de pastilles possède tout de même un certain potentiel démoralisant indirect si l'on a en tête certaines scènes du Tombeau des lucioles d'Isao Takahata figurant ce même genre de boîte de pastilles.

Les deux textes les plus réussis du recueil sont sans aucun doute le troisième et le sixième, Le bureau de dactylographie japonaise Butterfly et Le camion de poussins. Le premier reprend le principe déjà exploré dans L'Annulaire d'une jeune femme débutant dans une petite entreprise dont elle apprend et découvre petit à petit les mécanismes les plus subtils. Ce qui ne semble être au début que le récit peu intéressant d'une dactylo qui, toute la journée, manipule des caractères d'imprimerie sur une machine complexe afin de taper des résultats de recherches médicales évolue vers un texte troublant et fortement érotique – tout est dans la suggestion – à partir du moment où elle découvre l'existence du „gardien des caractères“ dont elle ne percevra jamais que la main et la voix au travers de l'ouverture d'une vitre en verre dépoli. Cette nouvelle-là, mes chers amis, est une petite merveille. S'y mêlent l'organique et l'anorganique à travers l'usage de termes médicaux renvoyant à une réalité bien charnelle et de caractères en plomb ainsi que le concret et la métaphore, le signe et le sens. On y retrouve également les idées déjà mentionnées de limite et de trangression symbolisées par cette petite ouverture dans le verre, qui est bien sûr aussi une métaphore sexuelle, et de difficulté voire impossibilité à appréhender, investir l'autre, si ce n'est, peut-être, au travers du signe, illustrée par les projections de pensées de la narratrice sur le gardien et signifiée par le flou du verre dépoli et les caractères d'imprimerie. Quant au Camion de poussins qui relate la rencontre entre un vieux portier d'hôtel mal à l'aise avec les enfants et une petite fille devenue muette à la suite du décès de ses parents et qui se met à collectionner avec lui toutes sortes de dépouilles animales, de l'oeuf vidé à la mue de serpent, il se concentre sur la symbolique de la destruction et du renouveau et, tout comme la nouvelle précédente, en même temps sur la communication. Destruction et renouveau se retrouvent ainsi de façon évidente dans l'association d'un vieil homme et d'une enfant, mais aussi dans l'image des poussins du camion (je n'en dis pas plus, vous lirez ça vous-mêmes) et surtout, en association avec le thème de la communication et de sa difficulté, dans celle du langage perdu de la petite fille auquel se substitue un nouveau à base de silence et de formes, les mues, apparemment vides de contenu et trace d'un état passé mais en réalité signes pleins de sens pour l'homme et l'enfant.

La dernière nouvelle enfin, intitulée La Guide, est racontée du point de vue du jeune fils de celle-ci qui fait la rencontre d'un élégant vieil homme (là encore dichotomie jeunesse/vieillesse), ancien poète conservateur de souvenirs, lors d'une excursion menée par sa mère et à laquelle il n'était pas censé participer. A nouveau, la comparaison avec L'Annulaire s'impose puisqu'il s'agit ici aussi de catégorisation et de préservation de souvenirs, douleurs, émotions. Le ton de La Guide est cependant beaucoup plus léger et optimiste, sans le côté morbide et érotique de L'Annulaire. Le souvenir illustré ici est bon et sa préservation se fait encore plus abstraite et, me semble-t-il, moins douloureuse, problématique. C'est dommage, je trouve, car il manque à la plupart des textes de ce recueil, pourtant indéniablement de facture ogawaienne, la force, la trangression radicale – qui dit subtil ne dit pas forcément mou – de textes plus anciens comme ceux déjà mentionnés ici ou encore Tristes revanches et La petite pièce hexagonale (et probablement Hôtel Iris que je n'ai cependant pas encore lu). Est-ce dû au format extrêmement court de ces textes (de deux à une quarantaine de pages) qui ne permet pas à chaque fois d'installer complètement la sensation de malaise ou bien est-ce le signe d'une évolution dans l'oeuvre d'Ogawa vers plus d'optimisme (ou peut-être les deux)? J'ai vérifié les dates de publication au Japon – ne vous fiez pas aux françaises puisqu'elles ne respectent pas la chronologie originale – des oeuvres que j'ai lues et me suis rendue compte que cela couvrait dix ans, de 1988 à 1998, avec une majorité de textes (et une préférence pour ceux-ci) parus entre 1990 et 1998. Le seul roman d'Ogawa contemporain de La Mer, c'est-à-dire paru en 2006, disponible actuellement en français est La Marche de Mina (les autres datent de 2000 à 2003). Quelqu'un l'a-t-il lu qui pourrait corroborer (ou non) mes observations?

Pour finir, un mot sur la traduction. Je regrette que certaines expressions manquent parfois d'idiomatisme ou de simplicité en français – on sent par moment que c'est traduit –, d'autant plus que je ne crois pas avoir jamais remarqué cela avant et que c'est toujours Rose-Marie Makino-Fayolle qui se charge de traduire Yôko Ogawa en français. J'ai aussi été un peu perturbée par les „eeh“ d'hésitation très japonais dans les dialogues (j'ai beau n'avoir que des bases en japonais, je sais quand même ça) qu'on aurait pu aisément remplacer par un „euh“ plus français. Mais je chipote là et cela m'a peut-être dérangée justement parce que je sais que c'est très japonais (de l'inconvénient d'aimer les animes et le cinéma japonais).


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