Typhon en culottes courtes

Mercredi, 16 juin 2010


L'écume de l'aube
Roger Leloup
Duculot 1991
279 p.

L'écume de l'aube est certainement l'un des romans que j'ai le plus souvent relus. Ayant récemment rédigé un article (à paraître en août) sur Yoko Tsuno, mon héroïne de BD préférée, j'ai eu envie de me replonger dans le récit de sa jeunesse. Yoko naît et grandit sur l'île du Songe, île japonaise imaginaire. Fille unique et turbulente d'un géophysicien et d'une femme au foyer, elle chamboule la vie de sa famille le jour de son cinquième anniversaire où elle s'introduit dans le pavillon situé au fond du jardin. Son grand-père, ancien ostréiculteur ayant fait faillite pour avoir poursuivi en vain son rêve de créer une perle transparente, y vit en reclus, entouré d'aquariums. Depuis la mort de sa femme qu'il se reproche d'avoir tant négligée parce que trop occupé à courir après son rêve, Onoue Tsuno est brouillé avec ses enfants et n'a jamais daigné faire la connaissance de sa petite-fille. Mais lorsqu'il découvre Yoko, pleine de joie de vivre et fascinée par ses aquariums, il tombe rapidement sous son charme et se réintègre peu à peu à la vie de famille. Au fil des années, la complicité de la petite fille avec son grand-père et Aoki*, le kamikaze devenu moine bouddhiste qu'Onoue sauva pendant la guerre, grandit. Et puis un jour, sans trop savoir ce qu'elle demande là, Yoko persuade son grand-père de retenter la réalisation d'une perle transparente, l'écume de l'aube, qui l'amènera, presqu'adulte, à vivre sa première aventure hors du Japon.

Casterman 2000

Il est assez rare que les héros de bande dessinée vivent aussi des aventures sous forme de roman ; le seul autre exemple qui me vienne à l'esprit, du moins en BD européenne, c'est Hugo Pratt avec Corto Maltese (La Ballade de la mer salée) et Cour des mystères (Corto en Sibérie). Je n'irai certes pas prétendre que L'écume de l'aube est un chef-d'œuvre de style – il souffre en effet de quelques métaphores éculées et de répétitions. Il n'en reste cependant pas moins que c'est un récit très efficace, agréable à lire et, comme toujours avec Yoko et Roger Leloup, très humain. Yoko n'est pas une enfant modèle. Sa jeunesse est parsemée de grands secrets et de petits mensonges, de contradictions et de colères et ses joies, ses peines, son premier amour et son désir d'aventure et d'inconnu ne manquent jamais de me toucher, même après plusieurs relectures. Est-ce parce que je connais sur le bout des doigts l'univers de cette héroine ou parce que ses aventures m'accompagnent depuis l'enfance que ce roman d'apprentissage me parle autant ? Les deux sans doute. Et je n'en suis sûrement pas à ma dernière relecture. À noter que le roman est illustré de superbes crayonnés de l'auteur.

*Aoki apparaît aussi dans l'album La fille du vent de 1979, l'un des meilleurs (et des plus tristes) de la série.

L'écume de l'aube fut publié pour la première fois chez Duculot (1991). Cette édition est épuisée depuis longtemps mais Casterman en a sorti un version cartonnée en grand format toujours disponible.

L'avis de Bladelor.



„Kaboum !“ a dit le volcan...

Samedi, 17 avril 2010


Puisque l'Eyjafjallajökull nous empêche Mo, Fashion, Karine, Caroline, Stéphanie et moi de nous retrouver à Berlin pour un week-end de folie hautement culturelle, j'ai trouvé qu'une petite bibliographie volcanique était de rigueur. Et la liste est ouverte aux suggestions donc n'hésitez pas à en faire ;-) :

Romans:

Edward Bulwer-Lytton The Last Days of Pompeii (1834)
Shusaku Endô Kazan (Volcano) (1960)
Robert Harris Pompeii (2003)
Malcolm Lowry Under the Volcano (1947)
Maja Lundgren Pompeji (2001), disponible en français chez Actes Sud
Susan Sontag The Volcano Lover (1992)
Jules Verne Voyage au centre de la terre (1864/1867), Le Volcan d'or (1899)


BD:

Hergé Vol 714 pour Sydney (Les Aventures de Tintin et Milou t. 22)
Roger Leloup La Forge de Vulcain (Yoko Tsuno t. 3), Le Matin du monde (Yoko Tsuno t. 17)
Hugo Pratt (Corto Maltese t. 12)


De tout cela j'ai lu le Tintin, bien sûr, les deux Yoko Tsuno (Le Matin du monde est l'un des meilleurs albums de la série), le Corto Maltese (très onirique !) ainsi que le roman de Maja Lundgren, dans lequel on apprend que le Vésuve et le Krakatoa ont un jour été amants et que les tigres peuvent communiquer avec les volcans...

Update : Et une addition hautement scientifique et en images proposée par Caroline :-) :



Minéralogie des volcans, ou Description de toutes les substances produites ou rejetées par les feux souterrains. Par M. Faujas de Saint-Fond. Paris, 1784. Ce texte est même disponible en ligne ici.





Sanpaku
Jef Geeraerts
trad. du néerl. par Marie Hooghe
Le Castor Astral 2003
(éd. néerl. 1989)

Rien de tel, chers lecteurs, que la rédaction d'un billet en attente depuis des lustres pour se dérouiller la fibre bloguesque. Le plat du jour sera donc Sanpaku de Jef Geeraerts, lu l'automne dernier par beau temps et en grande partie dans le train. Ce roman a pour personnage principal, chose peu commune, un mystérieux violoncelle, un Vuillaume de 1859, dont les apparitions et disparitions au fil du récit s'accompagnent de tragédies. L'instrument est introduit dans l'histoire par Mathieu Salvan en 1939, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. Ce jeune prodige du violoncelle, amant d'une Japonaise plus âgée que lui et femme de diplomate, décide de faire expertiser et nettoyer son instrument hérité d'une grand-mère sorcière et avec lequel il entretient une relation quasi mystique et érotique par le plus grand luthier de Paris, Azzato. Celui-ci le berne en lui refourgant un violoncelle de moindre valeur et c'est là que commencent les ennuis: Mathieu se morfond et Yukiyo, sa maîtresse au sens de l'honneur des plus aiguisés, conçoit un désir de vengeance inéxorable à l'égard d'Azzato et ne ressent plus que du mépris pour son amant si crédule. Le reste du roman suit les péripéties du violoncelle et des humains qui gravitent autour de lui de Paris à la Dordogne en passant par Anvers, de Sobibor à Salzbourg et Bayreuth, le tout accompagné par les réccurences de la Sarabande de la 5e Suite pour violoncelle seul de Bach.

Si j'ai attendu si longtemps avant de publier cette note c'est bien entendu à cause du mémoire&co mais aussi parce que ce roman, au demeurant suffisamment marquant pour que j'en garde, presque un après sa lecture, un souvenir assez précis, m'a laissée perplexe. Bien qu'ayant en théorie tout pour me séduire – une histoire fantastique, des références au Japon, aux légendes, une sorcière, de sombres évènements historiques, les suites pour violoncelle de Bach – je l'ai trouvé froid et écrit dans un style certes évocateur mais surtout plaqué, rigide. Que la vision de l'humanité et en particulier de ses représentants de sexe masculin proposée ici soit particulièrement sévère et désillusonnée – d'un côté une bande de carnassiers, d'hypocrites et d'arrogants, de l'autre des naïfs voués à se faire écraser par les premiers – ne m'a pas gênée en soi, je lui reproche cependant d'être beaucoup trop simpliste, stéréotypée et déterministe: les femmes sont le véhicule de forces surnaturelles, les homosexuels sont des esthètes vains, antipathiques et limite pervers et aucun personnage, hormis peut-être Azzato fils, n'évolue ou n'est analysé en profondeur. Plus que de personnages, je pense qu'il conviendrait mieux de parler ici de types. S'ajoute à cela l'effet de distance et d'inéluctabilité produit par la narration omnisciente à la troisième personne conjugué à un emploi systématique du nom complet – prénom et nom de famille – des personnages franchement lourd. Quant au traitement des éléments fantastiques je l'ai trouvé en partie maladroit: si l'idée de l'instrument de musique maudit et du regard tueur sont bien exploités, le côté „Japon et Dordogne mystérieux de carte postale“ très superficiel m'a déçue. J'en suis arrivée à un point où, à force de la lire de la littérature japonaise, des mangas, des récits mythologiques et fantastiques de tout poil et de décortiquer des textes médiévaux, le simple fait de mentionner une sorcière, une femme en kimono ou un concept japonais ne suffit plus à me satisfaire et à me rendre un récit fantastique et/ou à tendance japonisante crédible.

C'est encore du point de vue de la structure que ce roman m'a le plus convaincue. Ainsi le violoncelle et Yukiyo apparaissent et disparaissent-ils du récit à plusieurs reprises faisant écho à la structure des oeuvres de Bach telle que décrite par Sammy Fenigstein, l'un des infortunés jeunes violoncellistes de l'histoire. Cette alternance et les variations qui l'accompagnent se retrouvent également chez Mathieu Salvan et son fils qui représentent deux occurences d'une même essence. J'ai en outre beaucoup apprécié le jeu sur la dame blanche et la femme en tailleur noir dans la dernière partie du récit (je n'en dirai pas plus afin d'éviter les spoilers).

En somme, ce roman, qui possède tout de même un certain charme, souffre de raideur stylistique – j'aurais pu bouffer les „cheveux raides d'indien“ de Mathieu et la fichue „mémoire eidétique“ d'Azzato – ainsi que d'un manque d'exploration psychologique d'autant plus cruel que l'aspect fantastique du récit repose essentiellement sur la peur et la surprise, donc sur des phénomènes psychologiques. Je dois cependant avouer l'avoir lu après Der Steppenwolf der Hermann Hesse dont justement le style et la complexité psychologique m'avaient particulièrement marquée. Sanpaku est donc un exemple type de roman qui aurait dû me subjuger... et puis finalement non, rien de plus que quelques images claires en tête et le sentiment d'un certain gâchis. Dommage.

Merci à l'équipe d'Escales des lettres de me l'avoir fait parvenir et toutes mes excuses d'avoir mis autant de temps à écrire ce billet - si, si, j'ai honte.

Les avis très enthousiastes de Katell et Laurence.

Sanpaku est publié chez Le Castor Astral dans la collection Escales des lettres.



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