Operation Clear Backlog: Episode 4

Dimanche, 4 juillet 2010

Nota Bene: BiLLet MULtilinGUE / mulTILINgual PoST / MEHRsprachIGER EinTRag / FlerSPRÅkigt inlÄgG



And finally, the last part of this splendiferous excavating operation which already saved so many books – or rather what I had to say about them – from the jaws of oblivion... Without further ado, today's extraordinary selection:


Johan Kling: Människor helt utan betydelse

Människor helt utan betydelse
Johan Kling
Norstedts 2009
165 s.

Johan Klings debutroman har ofta presenterats som ett slags samtidsflanörlitteratur och de är Människor helt utan betydelse faktiskt. Sommaren 1998 i Stockholm: Magnus, som frilansar i mediabranschen, promenerar genom staden. Han tänker hela tiden på en kvinna som inte verkligen passar till honom och träffar människor han känner men inte vill vara med. Magnus söker jobb. De som kunde ha uppdrag åt honom vet värför han kommer. Till de andra, vänner, kollegor osv., säger Magnus att allt är bra. Och de säger precis samma sak. Världen är helt utan betydelse, människorna helt toma, bara skal. Till och med – eller framför allt – denna, vars namn upprepats och åter upprepats (till ex. Andreas Beckholt). De står som begrepp för meningsförlust. Stämningen är viktigast i boken. Det händer nästan ingenting, men då, vad skulle hända när alla ljuger om sig själva? Alla figurers favorituttryck är ju „det är bra“, „inte så farligt“ och „ingen fara“.
Det som ger charm till romanen är distansen som finns mellan det som Magnus tänker på och det som han och hans kompisar och kollegor pratar om. Kontrasten är ibland väldigt rolig. Magnus kanske är en loser, men han är också den enda som ifrågasätter världen, den enda som kämpar om sin individualitet. En elegant debut.

Bokhoras recension.
Människor helt utan betydelse publiceras av Norstedts.


Renée Vivien: La Dame à la louve
La Dame à la louve
Renée Vivien
Gallimard 2007 (1904)
141 p.

Changement radical de style et de sujet avec La Dame à la louve de Renée Vivien, un recueil de nouvelles „fin de siècle“ de 1904. Aventurières, prostituées, déesses, voyageuses solitaires, êtres androgynes, voilà les héroïnes que privilégie Renée Vivien dans ces textes au féminisme d'avant-garde. L'ambiance y est tour à tour fantastique, exotique ou mystique, le style toujours plein de panache et de lyrisme – parfois à la limite du kitsch.
Si bien sûr la découverte d'une auteure ayant exploré de bonne heure (pour le 20e siècle, j'entends) les questions de genre et l'homosexualité féminine m'enchante, je regrette cependant que ses personnages constituent plus des variations de certains archétypes/stéréotypes que des individus à la psychologie plus élaborée. En gros c'est femme forte voire insensible et cruelle contre homme primitif et lâche. Seuls les décors et les noms changent. Les textes du recueil étant très courts, je veux bien lui accorder le bénéfice du doute et croire que le format est en partie responsable de cette impression. Il faudrait que je tente de lire le roman autobiographique, Une femme m'apparut, de cette Anglaise d'expression française, grande voyageuse et traductrice de Sappho, pour voir si celle-ci se confirme ou non.

„Au fond de notre amitié, pourtant réelle, croupissait une vase corrompue de soupçon, de haine même. Elle se défiait de moi, et je n'oubliais pas mon ressentiment féroce de mâle dédaigné. Les hommes sont des cochons, voyez-vous, de simples cochons : c'est d'ailleurs leur unique supériorité sur les femmes, qui ont parfois la faiblesse et le tort d'être bonnes... Je ne pardonnerai jamais à Nell de ne point avoir voulu être ma maîtresse... Je ne le lui pardonnerai jamais, non, pas même à mon lit d'agonie...“ (p. 97, Brune comme une noisette)

La Dame à la louve est publié chez Gallimard en collection folio 2 €.


Jeanette Winterson: The Stone Gods

The Stone Gods
Jeanette Winterson
Hamish Hamilton 2007
207 p.

I'll say just enough about this book to tease you. The rest you'll have to discover by yourselves, for I believe it is how it should be read: without too much preparation. The Stone Gods is science fiction at its best – whatever Jeanette Winterson herself might say about her work, yes, this is science fiction. The kind that understands that it's not so much the depiction of potential technological progress that's important, than the exploration of a society's response to this progress. What kind of new social phenomenon will arise from it? What unforseen or unwanted tendencies will grow out of it? Such are the questions found at the core of truly thought-provoking SF.
The Stone Gods is a tale of the birth and death of worlds, an exploration of both the past and the future, and, as always with Winterson, of gender, sexuality, consciousness, and storytelling as such. Beautifully served by Winterson's imaginative prose and featuring a heroine, Billie Crusoe, who is quite the sort of standoffish female character with a rough sense of humour and a keen mind that I like so much – think Thursday Next, Smilla Jaspersen or Daria Morgendorffer –, The Stone Gods is an absolute must read.

„This new world weighs a yatto-gram.
But everything is trial-size; tread-on-me tiny or blurred-out-of-focus huge. There are leaves that have grown as big as cities, and there are birds that nest in cockleshells. On the white sand there are long-toed clawprints deep as nightmares, and there are rock pools in hand-hollows finned by invisible fish.
Trees like skycrapers, and housing as many. Grass the height of hedges, nuts the swell of pumpkins. Sardines that would take two men to land them. Eggs, pale-blue-shelled, each the weight of a breaking universe.
And, underneath, mushrooms soft and small as a mouse ear. A crack like a cut, and inside a million million microbes wondering what to do next. Spores that wait for the wind and never look back.
Moss that is concentrating on being green.“ (p. 3)

Lazy loved it, too (in Swedish).
The Stone Gods is published by Hamish Hamilton (Penguin).


Vies factices

Jeudi, 10 juin 2010


Ida
Irène Némirovksy
Gallimard 2007 (1934)
119 p.

N'ayant jamais rien lu d'Irène Némirovsky et n'étant a priori qu'à moitié intéressée par cette auteure – mais tout de même un peu curieuse –, ce petit Folio 2 € comprenant deux nouvelles extraites du recueil Films parlés me semblait tout indiqué comme première tentative.
Ida met en scène une vedette viellissante du music-hall, accro à la gloire et luttant désespérément contre les signes de lassitude de son corps et du public. On assiste ainsi, dans une débauche de détails et d'artifices de tout genre, de la claque aux plumes en passant par les crèmes rajeunissantes, au combat à mort de cette étrangère, fille de rien, qui ne se sent à sa place que sur scène, face au public.
Dans un tout autre registre, La Comédie bourgeoise esquisse dans une grande économie de moyens les contours de la vie morne de Madeleine, jeune fille issue de la bourgeoisie provinciale du Nord, depuis la fin de son adolescence jusqu'à son rôle de grand-mère.

D'un côté le clinquant et l'agitation des spectacles, de l'autre la monotonie et la sobriété de la province. Vous l'aurez compris, le contraste entre ces deux études de milieu n'aurait pu être plus grand, surtout qu'il ne se situe pas qu'au niveau du sujet abordé mais bien aussi dans la manière dont Irène Némirovsky le traite. Autant le premier récit d'une période assez courte est lent, bourré de répétitions, autant le second couvrant presque toute une vie est précipité, elliptique au point de faire penser à un synopsis ou à un film passé en accéléré – cf. le titre du recueil dont sont tirés les deux nouvelles. A ce contraste narratif s'ajoute par ailleurs une nette opposition dans la trame sémantique des deux textes: dans Ida tout se joue sur un axe vertical, celui du succès et de la chute dans l'oubli symbolisé par l'escalier d'or qu'Ida descend majestueusement à chaque spectacle. Tandis que dans La Comédie bourgeoise c'est l'axe horizontal du maintien d'un statut dèjà assez élévé qui prévaut, signifié par la route que Madeleine emprunte depuis son enfance et sur laquelle elle mènera également ses enfants et petits enfants. Mais, au-delà des différences de milieu et de choix narratifs, ce qui oppose réellement Ida et Madeleine en tant que personnages c'est le fait que l'une aimerait arrêter le temps afin que sa gloire se répète et se perpétue à l'infini alors que l'on décèle chez la seconde un désir de changement, de rupture. Dans les deux cas cependant il s'agit de ne pas perdre le cap, de rester bien au centre, qu'on le veuille ou non. Ida et Madeleine sont toutes les deux, tout au plus à différents degrés d'évidence, prises au piège dans des microcosmes sans pitié où seules les apparences comptent.

Je reconnais à Irène Némirovsky une certaine facilité à rendre les ambiances mais son style caractérisé par la juxtaposition de propositons et d'attributs m'a vite agacée. Passe encore dans le cadre d'une nouvelle mais pour un texte plus long je préfère un style plus ample. J'avoue aussi avoir eu du mal à m'intéresser à ses personnages voire même, surtout dans le cas de Madeleine, à les considérer comme des individus. A force de voir défiler sa vie à toute vitesse et de façon si superficielle, son destin de bourgeoise de province empétrée dans l'ennui et les conventions d'un mariage sans amour semble malheureusement très générique. Qu'elle s'appelle Madeleine ou Marie ou autre chose, qu'elle habite dans le Nord ou ailleurs, peut importe au fond. C'est un personnage type. Sans être réellement mauvais, ces deux nouvelles m'ont donné l'impression d'être inachevées ou pas assez travaillées. Peut-être serait-ce vraiment une bonne idée de les adapter pour le cinéma, histoire de donner du corps à ces personnages.

L'avis plus enthousiaste de Lou.


Operation Clear Backlog: Episode 2

Dimanche, 23 mai 2010


Au programme du second volet de cette palpitante opération de mise à jour, rien que de la littérature française – les hasards du classement par ordre alphabétique –, mais de la bonne !

Claudel, Philippe Les petites mécaniques

Les petites mécaniques
Philippe Claudel
Gallimard 2004
185p.
Voilà un recueil de textes courts lu il y a un certain temps mais dont je tenais tout de même à vous parler car il est, à tort, moins connu que les romans de Philippe Claudel. La particularité principale de ce recueil réside dans la diversité des genres qu'il rassemble : le conte fantastique y cotoie la science-fiction, la fable, la dystopie, la parabole et la satire politique. Le style y coule cependant toujours de source et les thèmes récurrents de la mort, de la solitude de l'individu – le titre du volume est extrait d'une citation de Pascal „Nous sommes de bien petites mécaniques égarées par les infinis.“ –, du changement et du contrôle (ou de la perte de celui-ci) assurent la cohérence de l'ouvrage. Sans oublier les textes, Roman et Arcalie, traitant de la place de la littérature dans la société, tantôt admirée par celle-ci, tantôt considérée comme un danger car vectrice d'interrogations et de points de vue non-consensuels, mais survivant à tout, même à la destruction des civilisations. Le ton cynique, parfois morbide et l'aisance avec laquelle Philippe Claudel passe d'une époque, d'une région ou d'un milieu à l'autre rappellent les nouvelles de Michel Faber, quoiqu'en moins abouti. Quant aux situations où prime le sentiment de l'étrange, de l'incongru, elles n'ont rien à envier à Murakami. Si certaines histoires m'ont paru assez prévisibles – Le voleur et le marchand, L'Autre – il n'en reste pas moins que Les petites mécaniques constitue un recueil très intéressant ainsi qu'une bonne introduction à l'univers de Philippe Claudel.

Les petites mécaniques est paru chez Gallimard en folio.


Duras, Marguerite Le Vice-consul

Le Vice-consul
Marguerite Duras
Gallimard 2006 (1966)
212p.
Le roman s'ouvre sur l'histoire de la mendiante de Calcutta. Enceinte, elle est chassée de chez elle par sa mère et erre à travers le Cambodge. Tombée dans la pauvreté la plus extrême et la prostitution, elle donnera naissance à son enfant qu'elle fera recueillir par des Blancs. Cette histoire est cependant une fiction imaginée par Peter Morgan, un personnage du récit-cadre du Vice-Consul, car de cette mendiante, qui, contrairement aux autres pauvres hères qui survivent des restes et des déchets du quartier des ambassades de Calcutta, n'est pas contaminée par la lèpre, on ne sait rien de sûr. Et c'est là son point commun avec les autres personnages principaux du roman, le vice-consul à Lahore et Anne-Marie Stretter, la femme de l'ambassadeur de France à Calcutta, une part d'ombre qui permet toutes les spéculations et rend même nécessaire la fiction. Il s'est passé quelque chose à Lahore, le vice-consul est censé avoir commis un crime atroce dans les jardins de Shalimar, mais jamais le récit ne livre la vérité dans son intégralité. Tout se fait rumeur, supposition. Quant à Anne-Marie Stretter, c'est sa vie intime qui intéresse ce petit monde diplomatique gavé d'ennui. Pourquoi a-t-elle suivi son mari ? Qui sera le prochain qu'elle désignera pour la suivre sur l'île du Delta ? Et que pense-t-elle du vice-consul ?

Une écriture hypnotique, hallucinée, lapidaire.
Un rythme lancinant : „Il se tait. Elle luit parle. Il se tait.“ (p.123)
La touffeur de l'Inde.
Un sentiment de menace diffus.
Un état d'entre-deux, une ambiguïté géopolitique (milieu diplomatique), climatique (avant la mousson) et discursive : „Le personnage que vous êtes ne nous intéresse que lorsque vous êtes absent.“ (dixit Peter Morgan, p.147).
L'idée que les lieux que nous traversons nous façonne autant que ceux d'où nous venons.
L'opposition entre des personnages principaux distincts et la masse informe et anonyme des spectateurs/spéculateurs : on dit, on attend, on regarde.
Attraction et répulsion.
A lire. Absolument.

Le Vice-Consul est paru chez Gallimard dans la collection L'Imaginaire.


Gary, Romain (Fosco Sinibaldi) L'Homme à la colombe

L'Homme à la colombe
Romain Gary (Fosco Sinibaldi)
Gallimard 2004 (1958)
167p.
Où le mythe de l'O.N.U. sauveuse du monde se prend du plomb dans l'aile. Et c'est tout une escouade qui lui tire dessus. Satire politique aux accents de farce burlesque, les tribulations du jeune Johnnie, cow-boy texan et intellectuel reconverti en entourloupeur désabusé, et de sa colombe dans les tréfonds du bâtiment des Nations Unies, bien qu'hilarantes par moments, sont désespérantes d'actualité. La situation est grotesque, les Nations Unies aussi. Un roman édifiant, à lire et à faire lire, auquel on reprochera seulement de devenir, dans les derniers chapitres, la victime de l'absurdité qu'il décrit.

L'Homme à la colombe est paru chez Gallimard dans la collection L'Imaginaire.



„Kaboum !“ a dit le volcan...

Samedi, 17 avril 2010


Puisque l'Eyjafjallajökull nous empêche Mo, Fashion, Karine, Caroline, Stéphanie et moi de nous retrouver à Berlin pour un week-end de folie hautement culturelle, j'ai trouvé qu'une petite bibliographie volcanique était de rigueur. Et la liste est ouverte aux suggestions donc n'hésitez pas à en faire ;-) :

Romans:

Edward Bulwer-Lytton The Last Days of Pompeii (1834)
Shusaku Endô Kazan (Volcano) (1960)
Robert Harris Pompeii (2003)
Malcolm Lowry Under the Volcano (1947)
Maja Lundgren Pompeji (2001), disponible en français chez Actes Sud
Susan Sontag The Volcano Lover (1992)
Jules Verne Voyage au centre de la terre (1864/1867), Le Volcan d'or (1899)


BD:

Hergé Vol 714 pour Sydney (Les Aventures de Tintin et Milou t. 22)
Roger Leloup La Forge de Vulcain (Yoko Tsuno t. 3), Le Matin du monde (Yoko Tsuno t. 17)
Hugo Pratt (Corto Maltese t. 12)


De tout cela j'ai lu le Tintin, bien sûr, les deux Yoko Tsuno (Le Matin du monde est l'un des meilleurs albums de la série), le Corto Maltese (très onirique !) ainsi que le roman de Maja Lundgren, dans lequel on apprend que le Vésuve et le Krakatoa ont un jour été amants et que les tigres peuvent communiquer avec les volcans...

Update : Et une addition hautement scientifique et en images proposée par Caroline :-) :



Minéralogie des volcans, ou Description de toutes les substances produites ou rejetées par les feux souterrains. Par M. Faujas de Saint-Fond. Paris, 1784. Ce texte est même disponible en ligne ici.





Après des jours (beaucoup de jours) passés à guetter le facteur, à courir lui ouvrir la porte en me réjouissant d'avance – c'est le Tardis, c'est le Tardis ! – pour immédiatement être déçue – et grumpf, encore un colis pour les voisins –, mon colis Doctor Swap est enfin arrivé hier matin en provenance „indirecte“ du Canada... ma swappeuse de choc est donc Karine ! Je dis provenance indirecte car figurez-vous que ce paquet, digne d'un Tardis errant un jour de caprice, a vécu des aventures extraordinaires avant de pouvoir me rejoindre en Allemagne du Nord. Tout débuta ainsi par une erreur de code pays dans le système informatique du bureau de poste canadien. Devinez-donc quelle destination l'ordinateur a attribuée au colis censé rallier l'Allemagne... *gingle débile*... l'Albanie ! Ben oui, parce que ALlemagne/ALbanie c'est quasiment la même chose. Une fois le colis arrivé en Albanie, la poste locale s'est bien rendu compte qu'il y avait un souci mais, au lieu de rediriger l'envoi vers l'Allemagne – après tout, le colis était déjà du bon côté de l'Atlantique –, elle l'a renvoyé au Canada... Heureusement, Karine la Vaillante semble être une célébrité locale à son bureau de poste, ce qui a grandement accéléré et facilité le troisième passage du colis au-dessus de la mer océanique. Cette fois-ci donc, le Tardis avait bien atterri dans le bon pays mais c'était sans compter sur le zèle de la douane allemande (j'exagère un peu pour les besoins de l'histoire, elle ne faisait que son travail) qui l'a retenu cinq jours ! Ce qui, en période de fêtes, est somme toute assez peu mais a suffi à nous faire stresser toutes les deux, Karine et moi (je n'étais pas censée être au courant, bien sûr, mais je l'étais quand même parce que la situation était tellement rocambolesque et les indices quant à l'identité secrète de ma swappeuse nombreux). Karine m'a confié depuis qu'elle s'inquiétait d'avoir par inadvertance glissé quelque chose d'interdit dans le colis, et moi je me voyais déjà obligée d'ouvrir mes paquets à moitié déchirés devant un douanier patibulaire et suspicieux armé de sa calculette et d'expliquer la valeur matérielle des différents items. Parce que c'est ça qui intéresse la douane dans ces cas-là, le paiement potentiel d'une taxe à l'importation. Je fus donc extrêmement soulagée lorsque le facteur sonna hier matin avec, cette fois-ci, un gros colis pour moi ! Sauf que le colis avait visiblement été éventré et rescotché par la douane (au moins, ils utilisent un scotch à leur nom, ce qui balaie toute possibilité d'incertitude). Je priai donc le Docteur Donna que les paquets n'aient pas été trop malmenés... disons que le douanier par les mains duquel le Tardis est passé connaît son boulot: il a massacré le papier cadeau (cf la photo ci-dessous) sans abîmer le contenu du colis.



Mais bon, c'est un détail. L'important après tout, c'est le contenu du paquet que j'ai découvert un grand sourire aux lèvres – Christopher Eccleston n'a qu'à bien se tenir ! – et une expression d'admiration béate et passablement débile sur le visage – mais personne ne m'a vue alors tout va bien ;-). Et là, je dois dire que Karine m'a gâtée plus que de raison, comme vous pouvez le constater par vous-mêmes (je m'excuse de la qualité médiocre des photos: ne possédant pas d'appareil numérique j'ai dû les prendre avec ma webcam):



L'objet Torchwood confectionné par Karine est un magnifique sac en toile à l'effigie de notre équipe d'investigation préférée qui sera parfait pour transporter mes livres :-) :



En parlant de livres justement, il y en avait cinq ! Et Karine a réussi le tour de force de ne m'offrir que des choses susceptibles de me plaire – qui a déjà essayé de m'offrir des livres sait à quel point c'est une entreprise casse-gueule. Elle a pris en compte tout ce que j'avais indiqué dans le questionnaire, c'est une swappeuse formidable :-). Elle a donc sélectionné deux romans Torchwood, Almost Perfect et Skypoint, que j'avais très envie de lire. D'ailleurs j'ai commencé Almost Perfect dès hier soir, décidant spontanément qu'une soirée au chaud en compagnie du Captain était bien plus passionnante qu'une fête organisée à mon institut à laquelle j'ai déjà participé countless times et qui m'aurait forcée à sortir par un temps de cochon pourri qui pue du groin. Mais je m'écarte du sujet... Comme Jack serait tout tristoune sans le Docteur, Karine a aussi mis un roman Doctor Who, Beautiful Chaos, choisi spécialement parce qu'il met en scène le grand-père de Donna, l'un de mes personnages préférés :-). A ce programme déjà copieux, elle a ajouté Sense and Sensibility and Sea Monsters, auquel je réserve une place de choix dans mon cabinet des curiosités littéraires, ainsi qu'un roman de science-fiction québécoise, Les Voyageurs malgré eux d'Elisabeth Vonaburg, que je ne connaissais pas du tout mais qui m'intrigue fortement, m'étant mise récemment avec le plus grand bonheur à la littérature québécoise. Ces alléchantes lectures étaient également accompagnées de plusieurs marque-pages Torchwood/Doctor Who, une excellente initiative étant donné que je suis chroniquement en manque de marque-pages ;-).



Comme objet ayant traversé le temps, Karine m'a envoyé un éteignoir à chandelle – avec deux bougies pour m'entraîner –, objet qu'elle associe fortement à des souvenirs d'enfance. C'est donc tout autant un ustensile au charme fou d'une époque révolue qu'une histoire très personnelle qu'elle me confie là: merci beaucoup !



Côté friandises – un sujet encore plus casse-gueule que les livres –, Karine a fort judicieusement opté pour axes principaux: thé, chocolat et sirop d'érable. Autant dire en plein dans le mille ! J'ai goûté le délicieux thé à l'érable dès hier et vais me garder le thé noir aux épices pour Noël et le thé vert aux bleuets (j'adore les myrtilles !), qui sent divinement bon, pour le printemps.



Le chocolat a malheureusement un peu souffert durant le transport même si cela aurait pu être bien pire si l'on considère les péripéties auxquelles le colis a survécu. Les petites cuillères en chocolat – une seule d'entre elles a perdu la tête – sont tellement jolies que j'hésite à les manger. Quant à la mappemonde en chocolat, c'est une idée merveilleuse, même si la plaque asiatico-océanique s'est découvert des tendances séparatistes en cours de route (elle se fera dévorer en premier, et toc ;-)). Mais je crois que là où Karine a fait le plus fort, c'est avec La palette à Paul. Cette petite tablette de chocolat à l'effigie d'un personnage de bande dessinée n'a pas cessé de me faire rire et sourire hier, je n'arrêtais pas de répéter „la palette à Paul, la palette à Paul“ au geekus favoritus un tant soit peu paumé parce que ne parlant pas français et à qui donc la beauté de la chose échappait complètement. La palette à Paul, aaahhhh ! Oui je sais, un rien m'amuse, même la plus basique des allitérations et l'une des variantes lexicales les plus transparentes du français québécois... C'est comme le nom si poétique de la chocolaterie où Karine a été faire ses achats: Bon délices et péchés ! Fantastic !



Dernier groupe de friandises au combien canadiennes: les bonbons au sirop d'érable. Il y a les petites feuilles au sirop cristallisé, trop mignonnes dans leurs godets en papier rouge pour être mangées tout de suite, les grains de sirop que j'incorporerai dans un dessert (en déco sur une mousse au chocolat par exemple) et les jolis bonbons ambrés, à sucer très lentement tellement ils sont bons :-).



Je remercie infiniment Karine pour ce so brilliant colis. Ma chère, tu as tapé juste sur toute la ligne :-D. Merci aussi, ainsi qu'à Fashion, d'avoir organisé de main de maître ce formidable Doctor Swap, introduction pour moi plus qu'enthousiasmante à l'univers des swaps. Sur ce, je vais aller me faire un thé et me replonger dans les aventures du Captain ;-).



La Vieille Anglaise et le continent
Jeanne-A Debats
Griffe d'Encre 2008
80 p.

COUAC! Voilà le bruit que ce billet risque de produire parmi le concert de louanges qu'a reçu La Vieille Anglaise et le continent de Jeanne-A Debats. Je ne compte en effet point vous cacher que j'ai été franchement déçue par cette novella de science-fiction de prime abord pourtant tentante. Mais avant toute chose un petit résumé s'impose.

SPOILER MODE OFF:

Ann Kelvin, scientifique intraitable et écologiste sans scrupules, se meurt d'un cancer et accepte, tant pour survivre encore un peu que par conviction, la mission que son ancien étudiant et amant, Marc Sénac, lui propose: abandonner son corps humain pour investir celui d'un cachalot (mâle) au moyen de la transmnèse, greffe partielle de cerveau et d'esprit plus ou moins expérimentale. But de ce transfert: rien moins que de tenter de sauver, coûte que coûte, les cétacés.

Commençons, voulez-vous, par les choses simples. Ça se lit plutôt bien, sans pour autant casser des briques stylistiques. L'écriture est certes assez fluide mais aussi bavarde et terre à terre, les dialogues surtout, et ce texte est beaucoup trop court pour son sujet! Plus j'y pense et plus je me dis qu'il s'arrête là où l'histoire, abstraction faite des problèmes que je soulèverai plus tard, aurait pu devenir intéressante, c'est-à-dire au moment où la question des conséquences des actes décrits aurait dû être posée. Autrement dit, je suis d'avis qu'il y avait là une base intéressante pour un roman, mais il aurait fallu pousser la réflexion beaucoup loin voire même en fait, car c'est bien là un point de critique majeur, enrichir ce récit, quelle que soit sa longueur, d'une véritable réflexion. J'en entends déjà certains me dirent que si, si il y a une réflexion dans ce texte puisque qu'il véhicule un message écologique: arrêtons la chasse à la baleine et si aucune forme de persuasion douce ne fonctionne, allons-y pour les méthodes radicales. Sauf que ça ce n'est pas de la réflexion, c'est du message écologique basique, entendu des centaines de fois. Et montrer des écologistes en action pour faire passer l'info n'est pas franchement d'une grande originalité ni d'une grande subtilité. Autant aller regarder une vidéo de Greenpeace ou du Commandant Cousteau. Une vraie réflexion et aussi un vrai travail de science-fiction auraient consisté selon moi par ex. en l'imagination d'un monde post-cétacés avec tout ce que cela impliquerait pour la chaîne alimentaire, les biotopes marins etc, ou alors en un questionnement des méthodes des écologistes (telles que présentées dans cette novella).

SPOILER MODE ON:

Ou alors carrément en un mélange des deux: un monde dont les cétacés auraient disparu à la suite de complications imprévues dues au traitement administré par les écologistes et censé les sauver – l'ironie du sort, quoi. Ça, ce serait de la science-fiction intéressante. Non parce que franchement le coup d'inoculer les cétacés de toute nageoire avec un virus bénin pour eux afin de les rendre impropes à la consommation humaine et ce au risque d'intoxiquer gravement quelques humains au passage est une catastrophe – ridicule – programmée: certains animaux supportent si mal le virus qu'ils finissent par s'échouer et mourir? Ah ben oui, on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs. Tant d'un point de vue éthique que scientifique, c'est la Schnapsidee – comprenez "idée foireuse" - de l'année. Bien sûr, il s'agit là d'une idée réalisable scientifiquement, aucun problème de ce côté-là, et qui a déjà servi, même si à des fins bien différentes, à savoir le contrôle, autrement dit la destruction partielle, de certaines populations animales devenues problématiques: les lapins en Australie, anyone?

Et je suis tout à fait prête à croire qu'il y a des écologistes et scientifiques aveugles capables de tenter ce genre d'expérience, surtout que Marc Sénac & co sont en plus particulièrement naïfs et crédules: ils ne cherchent même pas à savoir qui finance réellement leurs recherches coûteuses mais oh combien profitables et détournables sur la transmnèse et se montrent horrifiés par les intentions peu louables – mais tellement humaines et prévisibles – de leurs puissants mécènes... oh mon dieu, mon dieu, qu'avons-nous fait là? Je veux bien aussi croire que dans une telle situation ces scientifiques ne se remettraient pas vraiment en cause et chercheraient surtout à sauver leur peau et puis peut-être aussi effectivement à se racheter un peu de bonne conscience en essayant de démasquer les gros vilains sans foi ni loi sacrifiant des humains de "second rang" à la pelle - "le scandale est si énorme qu'il éclipse notre petit scandale" dixit Marc (p. 69). Par contre j'ai du mal à imaginer qu'une poignée de scientifiques et d'activistes arrive effectivement à démanteler un tel trafic et surtout en si peu de temps. Soyons réalistes: à partir du moment où une technologie telle que celle de la transmnèse, permettant à qui a les moyens de transférer son esprit dans un corps jugé plus adéquat (jeune, beau, blanc... you name it), est disponible, vous pouvez être sûrs que tous les puissants ou presque la défendront – officiellement ou officieusement, cela ne change rien -, même après un scandale. Seule solution pour éviter cela: faire péter la baraque, révolution populaire globale assortie d'une destruction systématique de tous les documents ayant trait à la transmnèse (ce qui est devenu quasiment impossible compte tenu de la rapidité de diffusion des informations; il y aura toujours une copie quelque part) ainsi que de tous les scientifiques ayant travaillé dessus ou ayant la capacité de reconstituer les recherches détruites. Mais ça, ça n'arrivera pas. Et quand bien même, le répit ne durerait pas. Et ce n'est pas dans La Vieille Anglaise et le continent que vous trouverez ce genre de considérations: le scandale a éclaté, Marc a fait ce qu'il avait à faire, maintenant il peut se remettre de ses aventures en milieu radioactif. Et Ann lui manque (et franchement, je me demande bien pourquoi). Et il ne se fait même pas liquider par ceux dont il a provoqué la chute. Fin. Ben voyons.

Seule ironie du sort qui me ferait presque sourire: notre petite bande d'écologistes, humains ou marins, se retrouve en fin de compte plus à tenter de sauver des humains que des cétacés... oui, je souris presque.

Mais il faut bien dire que l'"autre" organisation, celle qui finance les recherches de Marc & co, n'est pas très crédible non plus: balancer les cadavres gênants, lestés et bien emballés, par dessus bord en pleine mer et s'étonner qu'il y en ait qui finissent par remonter à la surface... oh really? On a déjà vu plus efficace comme méthode: incinération et broyage des os restants par ex. Je leur accorderai tout de même qu'ils ne pouvaient pas prévoir l'intervention de Superbaleine. Et justement, quelle coïncidence remarquable que les "autres" se débarrassent de leurs déchets juste à l'endroit où se trouvent nos deux cachalots de choc!

Quant au principe science-fictif sur lequel le récit repose, la transmnèse, je dois dire que je n'ai pas été entièrement convaincue. Sans entrer dans les détails techniques dont la critique est en matière de science-fiction une entreprise délicate je dirai simplement que le texte propose ou trop d'informations ou pas assez. En effet, la simple affirmation de la possibilité de la transmnèse grâce à l'évolution de la science dans le futur blablabla sans trop de détails aurait rendu le phénomène, me semble-t-il, plus crédible et aurait permit de se concentrer plus sur l'intrigue et les implications sociales, politiques etc. de cette technique. C'est souvent comme cela que l'on produit de la bonne soft SF: novum technique clairement fictif, un peu vague mais tout à fait compréhensible + excellente connaissance de la nature humaine. Ici cependant, l'auteure a choisi de s'attarder sur les aspects techniques du novum sans pour autant en dévoiler tous les détails et ce au détriment de la réflexion science-fictive, d'où selon moi une certaine perte de crédibilité.

Mais même en admettant cette technique dans le cadre de ce récit particulier, en la considérant comme un phlebotinum peut-être pas des plus convaincants mais remplissant cependant sa fonction, ils reste de grosses incohérences dans le traitement du rapport corps/esprit/personnalité postulé ici – cf le Transhumain. En effet, si tout ce qui définit une personne se situe exclusivement dans le cerveau comme semble le suggérer le texte (qu'on soit d'accord avec ou pas) et si donc le corps peut devenir interchangeable à volonté, comment se fait-il que d'un coup le corps du cachalot habité par Ann véhicule des souvenirs, certains qui plus est non de l'ordre de l'expérience personnelle de ce spécimen précis mais bien de celui d'une mémoire collective voire culturelle des cachalots, dont Ann prend conscience au moment opportun? Je vois là comme une contradiction...

Je trouve également dommage que la psychologie des cétacés ait été anthropomorphisée au point de tomber dans le ridicule le plus profond. Morceau choisi: 2x2x2, l'autre cachalot dénicheur de cadavres radioactifs, au sujet de l'homosexualité:
"Il [2x2x2] décida en son for intérieur qu'Ann serait une "elle". Après tout ce ne serait pas la première fois qu'un jeune cachalot ferait le choix inverse de celui de la biologie. L'un de ses frères l'avait fait et suivait désormais un groupe familial, aidant les femelles plus grégaires à s'occuper des petits et accordant ou non ses faveurs à d'autres mâles." (p.53)
C'est quoi ça, de la pseudo-tolérance abyssale? Ne t'en fais pas mon petit, tu vas délibérément (!) contre L'Ordre de la Nature mais on t'aime bien quand même... dit le brave tonton cachalot... mais quel monceau d'âneries! L'existence de l'homosexualité étant prouvée chez nombre d'espèces diverses et variées, on pourrait naïvement supposer que quelqu'un mettant en scène une relation ambiguë entre deux cachalots mâles dans son texte rejetterait la théorie homophobe du "choix" homosexuel... mais non. Ce texte n'est décidément pas crédible pour un sous. Il aurait été tellement plus intéressant de créer un langage "cachalot" – et je ne parle pas des clicks en soi mais de leur traduction en français avec par ex. des particularités syntaxiques, sémantiques etc –, d'imaginer la cétacéisation progressive du langage d'Ann... oui, vraiment déçue je suis.

SPOILER MODE OFF:

Au final, une novella sans grand intérêt – aucun sense of wonder –, à l'intrigue très faible et ne m'ayant pas laissé un souvenir impérissable. Je remercie tout de même les éditions Griffe d'Encre de me l'avoir envoyée.

Avis positifs: Chimère, Fashion, Chiffonnette etc.

Avis plus nuancés: Amanda, Biblioblog, SBM.

Avis négatif: Le Transhumain.


Quelques idées de lecture/séries alternatives:

sur le clonage: Kazuo Ishiguro Never let me go
sur les manipulations cérébrales et la mégalomanie scientifique: P.C. Jersild En levande själ (Mon âme dans un bocal, paru chez Actes Sud), satire absurde, grotesque, géniale!
sur les dangers et les dérives de la technologie ainsi que les problèmes de conscience des "protecteurs": Torchwood
sur le transfert de personnalité/esprit: Doctor Who (2005 - 2008) saison 2, épisode 1 "New Earth" et saison 4, épisode 13 "Journey's End".



*Citation tirée d'une scène d'anthologie de la série animée culte Daria (Saison 1, épisode 4: "Très chère fac"):

Daria: "Bon, que ce soit bien clair. Je ne vais pas réécrire tous vos devoirs. Mais je vais vous donner des conseils pour que vous puissiez les réécrire. D'abord, commençons par le titre du livre, y a déjà une faute: ça n'est pas Mody Bick mais Moby Dick. Et en plus c'est un livre qui traite de la chasse à la baleine, pas au requin blanc. Ça, c'était dans Les Dents de la mer, tu dois trop regarder la télévision."
Etudiante décérébrée: "Hanhan. Eh mais tout le monde dit qu'il faut pas toucher aux baleines."
Daria: "C'est pas le sujet."
Etudiante: "D'accord. Et merci."
Daria: "Y a pas de quoi. Bonne chance pour ton doctorat, t'en auras besoin."



Le B.A. BA du béant béat

Jeudi, 4 septembre 2008


Enculée
Pierre Bisiou
Stock 2008
156 p.
La rentrée littéraire est un phénomène dont je n'entends généralement, depuis mes lointaines contrées germaniques, que les échos, plus ou moins retentissants selon la part de mon attention que je décide de leur accorder. Mais comme, une fois n'est pas coutume, je suis en France au moment propice, j'ai pris la liberté d'aller fureter parmi l'impressionnante masse des nouveautés. Premier achat de rentrée donc – d'autres suivront certainement mais, je vous rassure, mon sac à dos du retour sera surtout rempli d'ouvrages „de garde“, convoités de longue date – avec un premier roman un peu particulier, découvert directement sur le site de l'éditeur : Enculée de Pierre Bisiou.

Fiez-vous au titre, chers lecteurs, ce n'est pas une vaine provocation, vous tenez bien là un volume sur la sodomie car il n'y a en effet pas une page de ce premier roman (ça, c'est l'appellation officielle mais j'y reviendrai) qui ne parle de ces amours du côté obscur de la force. Les visiteurs réguliers de ces modestes pages ne s'étonneront probablement pas de ce choix de lecture, quant aux autres – les prudes, les bigleux (mais y en a-t-il vraiment parmi vous ?), les égarés, les nouveaux, etc. –, sachez que la sexualité est un thème qui m'intéresse aussi d'un point de vue littéraire et culturel.

Enculée est constitué du récit par un narrateur anonyme et masculin d'une soirée d'amour avec sa copine, que l'on devine plus jeune que lui, accompagné des réflexions de cet homme sur le sexe en général et la sodomie en particulier. Voilà le propos de ces quelques 156 pages – la soirée/nuit est longue, le monsieur très appliqué et enthousiaste et la demoiselle vorace – et, autant vous le dire tout de suite, c'est remarquablement bien écrit. Le style est jubilatoire, souvent très poétique bien qu'extrêmement cru, drôle, tendre parfois, la plupart du temps très juste.

Au-delà de l'aspect technique des rapports charnels décrits ici avec force détails, ce récit à la première personne se fait aussi étude du fonctionnement d'un couple basé sur un déséquilibre assumé : elle apparemment très jeune, vierge avant lui, encore en plein apprenstissage, passive quoique non soumise et lui expérimenté, actif, menant le jeu, ce que son rôle de narrateur exclusif vient renforcer. S'il fait tout ce qu'il peut pour la satisfaire – c'est réellement un amant sensible et expert –, il n'en reste pas moins qu'un certain malaise subsiste, dans sa tête de narrateur comme dans celle du lecteur. Cela provient de sa lucidité sur leur relation dont il sait qu'elle touche déjà à sa fin, son rôle ayant en somme été de la préparer à ses ébats futurs avec d'autres hommes (il existe chez lui une volonté très marquée de „former“ les jeunes filles, d'être le premier). C'est un homme qui doute de lui-même et qui prend conscience de la vacuité, très réjouissante il est vrai, du sexe tel qu'il le pratique, allant de jeune fille en jeune femme, déçu de n'être que rarement leur premier amant. L'interchangeabilité et la relative innocence de ces femmes, qu'il ne mentionne qu'en rapport avec une technique ou une demande particulière, se trouvent d'ailleurs confirmées par leurs prénoms finissant invariablement en -ine – Ondine, Géraldine, Ludivine... –, hommage aux Justine, Aline, Ernestine... du Marquis de Sade.

J'avoue avoir toujours eu du mal à comprendre cette obsession patriarcale de la défloration, surtout à une époque où la sexualité se déconnecte sans problème de sa fonction reproductive. La virginité, comme d'ailleurs la fidélité, est un phénomène – en fait presque une institution – qui n'a d'importance que tant que sexualité rime avec grossesse, mariage, situation économique et sociale à préserver et pouvoir. Mais il s'agit là d'un concept culturel tellement bien ancré dans les mentalités qu'il est probablement difficile, pour beaucoup d'hommes notamment, de s'en débarrasser. Il en va de même – j'entends par là qu'il s'agit aussi d'un phénomène plus culturel que naturel – de la configuration érotique classique exposée ici de l'homme actif initiant la femme passive – avec, il est vrai, de légères transgressions ici et là.

Après cette légère digression d'anthropologie culturelle post-féministe – on ne se refait décidément pas –, il me reste à dire que ce récit-éloge désabusé de la sodomie – et non roman selon moi, question de forme, (de manque) d'épaisseur narrative – est tout de même très aphrodisiaque et sympathique à lire, seul(e) ou accompagné(e). Et qu'il est, je le répète, superbement écrit – un véritable tour de force de ce point de vue – malgré quelques longueurs (cette nuit d'enculade frénétique et festive décrite sur 150 pages n'évite pas quelques répétitions, mais c'est dans la nature de la chose). Enculée est un texte qui gagnerait d'ailleurs certainement à être lu à voix haute, mais en bonne compagnie seulement ;-) – fou rire garanti. Avis aux amateurs d'OLNI/OPNI.

Enculée de Pierre Bisiou est publié chez Stock.


Update du 29.09.08 : Ys aussi a apprécié ; son superbe billet se trouve ici.



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